Barcelone contre ses habitants. 1835 - 1937, quartiers ouvriers de la révolution

Chris Ealham (traduction de l’anglais par Elsa Quéré), CMDE dans la collection Les Réveilleurs de la nuit
dimanche 18 octobre 2015
par  CP
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Barcelone contre ses habitants

1835-1937 Quartiers ouvriers de la révolution

Chris Ealham

(Collectif des métiers de l’édition, collection « Les réveilleurs de la nuit »)

Barcelone révolutionnaire… Enfin, un quartier populaire de Barcelone — le Raval —, « quartier ouvrier le plus animé et le plus rebelle de la ville. […] un lieu naturellement réfractaire et désordonné. » Considéré comme une menace par la bonne société, cet espace urbain incontrôlé et au cœur même de Barcelone a généré des rumeurs constantes et farfelues. Des « bas-fonds » à « l’ulcère de la ville », en passant par le «  refuge de mauvaises gens » et le lieu de perdition où se retrouvent les « classes dangereuses », c’est un véritable catalogue d’images fantasmées qui visait à représenter ce quartier populaire comme un « risque d’infection », un bidonville sale et malfamé, repaire de la terreur et de la subversion. Dans son ouvrage, Barcelone contre ses habitants. 1835-1937. Quartiers ouvriers de la révolution, Chris Ealham fait une démonstration magistrale de cette pratique de la manipulation et en analyse les effets et les enjeux.

Dans les années 1920, Le Raval devient le Barrio Chino, sans toutefois qu’il y ait d’immigrés chinois demeurant dans le quartier, mais sans doute cela faisait-il partie encore de la construction sociale faite par les élites urbaines pour stigmatiser la population du quartier, qui ne vivait pas selon la morale bourgeoise et refusait de jouer le rôle que les élites voulaient lui assigner.
La légende de dangerosité du quartier, le mythe du Barrio Chino, entretenu constamment par la bourgeoisie locale, servait évidemment « une série d’objectifs politiques », notamment la volonté de pratiquer « un contrôle sur la classe ouvrière locale, dans les lieux de travail et en dehors. […] Le Barrio Chino s’inscrivait dans le cadre d’une lutte hégémonique, dans laquelle il permettait d’exercer une domination culturelle et de réaffirmer l’autorité de l’État sur une communauté rebelle : c’était une arme idéologique conservatrice dans “une politique culturelle de l’espace”. » Cela légitimait également une politique de nettoyage social conjointement à une restructuration urbanistique.

Barcelone contre ses habitants. 1835-1937. Quartiers ouvriers de la révolution, un siècle d’histoire sociale et de géographie urbaine dans un ouvrage absolument passionnant par l’analyse et le constat, encore une fois, de la déformation opérée par l’histoire officielle pour occulter les luttes sociales.

Dans son introduction, Chris Ealham parle d’emblée du contexte social et politique dans lequel il a pris conscience de son hostilité à l’autorité et à l’État — en l’occurrence, la Grande Bretagne de Thatcher —, ce qui a favorisé sa radicalisation et son intérêt pour les luttes de protestation et d’action directe. Sa recherche, combinée à son expérience personnelle, produit une analyse critique des plus originales et des plus justes s’agissant des luttes ouvrières, et de donner à percevoir que l’urbanisme est une arme de destruction efficace de l’autonomie populaire.

Les travailleurs de Barcelone, « capitale de l’anarchisme européen[écrit-il], ont captivé mon imagination. J’avais très envie d’étudier les conditions locales qui avaient permis l’émergence d’une culture de l’action directe aussi riche et puissante. Je voulais aussi vraiment comprendre comment les anarchistes attiraient non seulement les travailleurs traditionnels de l’industrie mais aussi des groupes plus marginaux comme les vendeurs à la sauvette et les chômeurs. »

Les préoccupations à la fois scientifiques et politiques permettent une approche critique du processus révolutionnaire, car si l’expérience de la révolution espagnole de 1936 a marqué profondément l’histoire des luttes sociales et de l’émancipation, il n’en demeure pas moins que, « loin de créer une nouvelle culture révolutionnaire, la tendance était à la démocratisation de la culture bourgeoise ».

On l’aura compris, Barcelone contre ses habitants. 1835-1937. Quartiers ouvriers de la révolution de Chris Ealham s’inscrit dans une réflexion qui déborde largement le cadre énoncé dans le titre de l’ouvrage et pose la question de l’engagement révolutionnaire et de ses possibles dérives ou récupérations.

Débat autour du livre de Chris Ealham avec l’auteur, Elsa Quéré (traductrice), Jean-Pierre Garnier et Anne Clerval, Paulin, membre du collectif des métiers de l’édition (CMDE).



CINEMED 2015

37ème festival international du cinéma méditerranéen

du 24 octobre au 1er novembre à Montpellier

Neuf jours de cinéma méditerranéen, plus de 100 films inédits, des copies restaurées, des longs et des courts métrages en compétition et en panorama, des films documentaires, des films tournés dans la région, des avant-premières, des expositions, des rencontres et des discussions sur la création, la production et la distribution des films…

De découvertes en re-découvertes, ce sont neuf jours d’effervescence cinématographique avec des rétrospectives, notamment celles en présence de deux grands cinéastes, Carlos Saura et Tony Gatlif et un coup de projecteur sur le nouveau cinéma portugais avec Miguel Gomez… Belle année pour le festival international du cinéma méditerranéen qui démarre samedi prochain, le 24 octobre, à Montpellier.



Théâtre : Vu du pont

un texte d’Arthur Miller dans une mise en scène épurée et impressionnante de Ivo van Hove

Ce qui est parfaitement rendu, ce sont les codes de la classe ouvrière aux États-Unis et les problèmes de l’immigration illégale. La traduction de Miller est nouvelle, et le texte direct et très fort, est magnifiquement interprété par Nicolas Avinée, Charles Berling, Pierre Berriau, Pauline Cheviller, Alain Fromager, Laurent Papot et Caroline Proust…

On pense à plusieurs films, d’abord à celui de Sidney Lumet — Vu du pont —, mais aussi à Rocco et ses frères de Visconti et à Sur les quais de Kazan. Trois films réalisés entre 1954 et 1962… La pièce de Miller, mise en scène par Ivo van Hove, se joue aux Ateliers Berthier jusqu’au 21 novembre.

Il est question de la classe ouvrière, enfin de ceux et celles d’en bas !