Yamo

Film documentaire de Rami Nihawi
dimanche 4 octobre 2015
par  CP
popularité : 16%

Le film commence par des ambiances sonores d’épicerie ou de café. La caméra filme en contre-plongée une caméra de surveillance, avec la caisse au premier plan. Des voix diffuses. Puis une rue, la nuit, les bruits ont cessé. Seule la présence de la voix off de Rami Nihawi au téléphone : « il est très tard. Tu enseignes demain. » Le film démarre donc sur des plans de nuit, dans un débit de boissons alcoolisées que tient Nawal jusqu’à deux heures du matin. Sur le chemin du retour, dans sa vieille Mercédès, elle entend l’inquiétude de son fils. Elle sait tout cela Nawal, mais, comme elle le dit, elle continue.

Yamo ou l’histoire d’une femme, sereine et révoltée, pragmatique aussi. Nawal est libanaise et a construit toute sa vie contre les préjugés, la pression familiale et sociale. Son engagement politique et son expérience lui donnent une logique qui s’inscrit au quotidien dans son travail, dans sa vie familiale, dans son regard sur les autres. Femme active et autonome, elle paraît tout contrôler malgré les aléas de l’époque.

Nawal a 60 ans, trois enfants, travaille sans cesse et semble infatigable. Rami, son fils aîné, est réalisateur et décide un jour de filmer Nawal, du matin jusqu’au soir… Mais cela ne se passe pas tout à fait ainsi.
Elle rentre au milieu de la nuit, épuisée, se repose à peine et se lève très tôt. Tout le monde dort dans l’appartement. Dans la cuisine, elle laisse un mot sur la porte qui illustre son sens de la formule : « J’apprécie votre sollicitude et les conseils, mais quand je vois l’état de la cuisine ! »

Et la voilà repartie dans sa Mercédès brinquebalante. Au passage, elle prend plusieurs enfants de sa classe. Un ramassage scolaire improvisé. La caméra joue avec les reflets dans la vitre, regard dans le rétroviseur, de la voiture jusqu’à « l’École de la source ».

Nawal est très pédagogue avec les enfants, mais ne parle jamais de son passé. Est-ce la raison qui a motivé le tournage ? Autrement dit une opportunité pour Rami de poser des questions sur sa vie, son engagement, ses rêves… Du coup, il questionne aussi Rayan, son frère cadet, sur la guerre civile. La famille est arrivée à Beyrouth, venant de Syrie, en 1984. Nawal se souvient de la question de Rami lorsqu’il avait 9 ans : « Qui vous
a dit que je voulais naître ?
 », ce qui entraine son commentaire : « Durant la guerre civile le bruit des bombes était plus fort que ta voix ». Quant aux victimes, aux enlèvements et aux disparu-es, ce sont autant de venins engloutis, enterrés par le déni de la situation de guerre civile qui perdure.
Nawal n’a pas de regrets et compare sa génération à celle de ses enfants :
« Mon enfance ne me permettait pas de rêver ni d’avoir des ambitions. » Lorsqu’elle déclare à son père, tyrannique : « Je ne veux rien pour moi. Je veux que tu cesses de crier en public », la réponse claque : « choisis ta mort. »

Nawal est presque devenue actrice, mais avec trois enfants, c’était impossible. Mariée à 27 ans, elle choisit son compagnon, militant, syrien et musulman alors qu’elle est de famille chrétienne, rompt avec sa famille à charge. Plus tard, il se tourne vers la religion. C’est la rupture.

La guerre se termine, Nawal vit avec ses enfants à Beyrouth. Les règles de la maison — très ouverte — sont affichées dans la cuisine à l’attention de Rami, Rayan et de leur sœur, Rima. Les fourmis se promènent dans l’appartement.

Lorsque Nawal revient sur son engagement politique, « J’ai toujours voulu une société plus juste, mais j’ai perdu ma confiance dans le PC quand je les ai vu agir », elle ne montre aucune amertume. Rami, lui, est découragé, il conclut : « Notre génération a été jouée. Le modèle, c’est la défaite. » Ce à quoi Nawal rétorque : Et alors que faire ? Se suicider ? Non, on continue.
La résistance ? Certainement car pas d’autre choix. Rami revient sur la guerre de 2006, « Entre Israël et le Hezbollah, je choisis le Hezbollah » dit-elle.

Yamo, cela signifie mère et Nawal, magnifiquement filmée en noir et blanc — en couleur parfois dans la nature —, a cette parole magnifique qui résume peut-être toute son intelligence et sa générosité : « Je suis de là où je me sens bien, avec les gens que j’aime. Je ne cherche pas de racines. »