De la victoire à la débâcle 1919-1940

Maurice Rajsfus (Cherche midi)
lundi 21 janvier 2008
par  CP
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Et si durant les deux grandes guerres les boutons de manchette des soldats avaient eu plus d’importance aux yeux des ministères que la façon dont ils étaient traités sur le champ de bataille ? Et si au lieu de saluer une paix acquise au prix de millions de morts, les généraux de l’armée française avaient tout fait pour se venger de l’ennemi vaincu ? Et si cette haine forcenée avait alimenté le discours de l’extrême-droite allemande et française et permis à Hitler d’accéder au pouvoir ?

À lire le livre de Maurice Rajsfus, De la victoire à la débâcle, 1919-1940, ces suppositions ne le restent pas longtemps et si l’on est tenté d’ironiser à l’énumération des différents décrets sur l’habillement, les dents ou le pourcentage de bœuf autorisé dans la fabrication du saucisson, on ne l’est plus du tout lorsqu’il rend compte, à travers ses recherches, de la volonté de faire des soldats des robots à tuer.

"La Première Guerre mondiale n’était en rien un conflit idéologique. La France et l’Allemagne se ressemblaient aussi bien en matière de développement capitaliste que par leur volonté d’étendre plus encore un empire colonial significatif."
Premières lignes du livre de Maurice Rajsfus qui replacent les enjeux véritables là où ils sont concernant le premier conflit mondial, c’est-à-dire du côté des intérêts. Une "guerre classique" dit-il.

Après ce constat, il est intéressant de comprendre les conséquences de la guerre, ses effets sur les mentalités et, surtout, sur ce qui a préparé aussi sûrement la Seconde Guerre mondiale — guerre idéologique celle-ci — ouverte par la débâcle de 1940. Maurice Rajsfus nous propose une autre lecture de l’histoire, d’autres repères et d’autres clés pour analyser cette période de l’entre-deux guerres. Son travail de synthèse est remarquable car il montre — en reprenant les événements depuis la Première Guerre mondiale — comment les mouvements totalitaires ont été en quelque sorte encouragés et combien la Seconde Guerre mondiale était prévisible.

Depuis les va-t-en guerre français avec Clémenceau en tête — ou le tigre, surnom de circonstance —, la haine vis-à-vis de l’Allemagne, les magouilles pour faire entrer l’Italie dans le conflit — où l’on voit apparaître un certain Mussolini, alors socialiste —, la guerre aux rouges en Russie à partir de 1918, les dessous des négociations du Traité de Versailles, l’écrasement économique de l’Allemagne, la montée des fascismes, puis l’essor des nazis et le réarmement allemand, le quasi abandon des révolutionnaires espagnols par le gouvernement du Front populaire, jusqu’à la montée de l’extrême-droite en France sur fond d’antisémitisme, de lois honteuses pour la chasse aux étrangers — et là on peut se poser aussi des questions aujourd’hui !

Autant d’événements qui marquent la préparation de la Seconde Guerre mondiale, d’ailleurs déjà annoncée en avril 1916 par les socialistes minoritaires : "Si la guerre enfantée par l’impérialisme dévaste l’Europe, une paix conclue par les nationalistes actuellement au pouvoir ne pourra que renforcer et accroître l’hostilité entre les nations et être la cause de nouvelles catastrophes de plus en plus dévastatrices." Extrait du Manifeste intitulé Aux peuples qu’on ruine et qu’on tue.

Intéressant aussi de reprendre un épisode de l’après-guerre quand le gouvernement français a décidé de poursuivre la guerre après l’armistice, mais cette fois-ci contre les révolutionnaires russes. Il fallait sauver des populations qui s’étaient libérées de la botte tsariste et, éventuellement, les y remettre !

Les coalisés envahirent la Russie et se donnèrent le nom d’"États de l’Entente" avec un discours très actuel : "Les troupes alliées viennent à vous dans le seul but de vous apporter l’ordre, la liberté et la sécurité. Elles s’en iront quand la tranquillité sera rétablie…"


Toujours la même langue de bois. Rien n’a changé dans le langage des politiques : Nous venons vous secourir… entendez par là : sauvegarder nos intérêts et vous contraindre à rétablir le gouvernement qui sert au mieux nos intérêts stratégiques et économiques dans la région. Rien ne change vraiment quand il s’agit de raisons économiques et de raison d’État !

De la victoire à la débâcle, 1919-1940 , une leçon d’histoire, façon Maurice Rajsfus, sans retouche des historiens professionnels.