L’espèce humaine d’après Robert Antelme. L’Homme qui répare les femmes de Thierry Michel

dimanche 14 février 2016
par  CP
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L’espèce humaine

à La Parole Errante

La Compagnie Monsieur Madame présente sa nouvelle création, une mise en plateau d’extraits de L’espèce humaine de Robert Antelme à La Parole Errante de Montreuil, du mercredi 24 février au 5 mars prochain, à 20h30 du mardi au samedi et à 16h le dimanche (relâche le lundi 29 février).

Les représentations seront suivies d’un bord de scène animé par le politologue Olivier Le Cour Grandmaison et l’ensemble de l’équipe artistique.

Entretien avec Maylis Isabelle Bouffartigue et Olivier Le Cour Grandmaison

Et

L’Homme qui répare les femmes

La colère d’Hippocrate

Un film documentaire de Thierry Michel et Colette Braeckman

Réalisé par Thierry Michel

Entretien avec Thierry Michel

Sortie nationale le 17 février 2016

L’espèce humaine

à La Parole Errante

« Il n’y a pas des espèces humaines, il y a une espèce humaine. » Cette phrase de Robert Antelme est en quelque sorte la prémisse au décryptage, à l’analyse de l’univers concentrationnaire nazi et de l’effet de la barbarie. Ce qu’écrit Antelme va bien au-delà de cet épisode abominable et introduit un questionnement intemporel et universel. Comme l’écrit Maurice Rajsfus, dans Collapsus, « Il n’est plus nécessaire d’être nazi pour se livrer aux pires exactions. […] À un certain niveau de barbarie, lorsqu’on ne compte plus les victimes, le sentiment de culpabilité tend à disparaître. Chacun fait son travail ».

En 1945, deux ans avant la publication de l’Espèce humaine, alors que l’accueil des prisonniers de guerre se faisait en fanfare, « il en allait différemment des déportés politiques et des quelques Juifs qui revenaient des camps de la mort. […] Il n’était pas bon de trop montrer ces squelettes vivants — on en voyait déjà trop aux actualités cinématographiques. […] Il convenait de noyer la mémoire d’une France qui avait tout subi sans trop réagir. Les déportés étaient donc marginalisés, expédiés en coulisse. »

L’Espèce humaine… Robert Antelme écrit ce texte seulement quelques mois après sa déportation, à chaud. Il y décrit son expérience au quotidien dans les camps de concentration — une observation des bourreaux et des déportés —, et lorsque le livre paraît en 1947, celui-ci passe presque inaperçu. Serait-ce en partie pour les raisons décrites par Maurice Rajsfus : le refus d’analyser l’inconcevable et, par là, masquer l’idée de retours possibles à la barbarie et à des exterminations planifiées ? La réflexion sur l’univers concentrationnaire, portée par L’Espèce humaine de Robert Antelme, débouche en effet immanquablement sur des questions concernant la responsabilité directe ou implicite, l’indifférence et le déni.

D’où l’importance de représenter par la voix et sur la scène une parole à la fois profonde et actuelle. Peut-on parler ici d’adaptation ? Non, plutôt de « présentation » souligne Olivier Le Cour Grandmaison, afin de ne pas trahir, ni appauvrir le texte de Robert Antelme. Le travail théâtral de Maylis Bouffartigue met en lumière ce texte, en même temps qu’il crée un lien avec une actualité grave.

« À l’heure où les discriminations raciales, culturelles et cultuelles sont, dans nos démocraties européennes contemporaines, de plus en plus vivaces ; à l’heure où d’un côté l’antisémitisme et « l’anti-tzigane » sont loin d’avoir disparu et où, de l’autre, on assiste à un développement rapide et très inquiétant de l’islamophobie ; à l’heure où les Droits de l’Homme sont de plus en plus annexés ; à l’heure où l’on constate une application toujours plus partielle et partiale de ces droits fondamentaux ; à l’heure où l’on peut lire ou entendre des prises de positions xénophobes et racistes de plus en plus affirmées de la part de nombreux intellectuels et responsables politiques ; face à ces relents nauséabonds qui tendent à pourrir l’atmosphère actuelle, il m’apparaît nécessaire de porter à la scène le texte admirable de Robert Antelme qui ouvre de nouvelles perspectives humanistes. »

L’Homme qui répare les femmes

La colère d’Hippocrate

Un film documentaire de Thierry Michel

Sortie nationale le 17 février 2016

Le film a pour cadre une région africaine magnifique en bordure du lac Kivu qui, depuis une vingtaine d’années, a subi plusieurs crises humanitaires et est le théâtre de conflits permanents, de massacres de la population civile, de crimes de guerre perpétués en particulier à l’encontre des femmes.

Cette région congolaise, à la frontière du Rwanda et du Burundi, est riche en ressources minières, notamment en coltan. La République Démocratique du Congo dispose actuellement d’au moins 70 % des réserves mondiales de coltan, un métal utilisé notamment dans les ordinateurs et les téléphones portables. Cette richesse est à la source des guerres interminables et des massacres qui chassent la population des collines, laissant ainsi le terrain libre à une exploitation que se disputent les différents groupes armés pour ensuite le revendre aux multinationales qui n’ont aucune obligation d’informer sur la traçabilité du coltan.

Denis Mukwege est docteur gynécologue. Il habite cette région frontalière, et depuis le génocide au Rwanda en 1994, il a constaté la multiplication des atrocités contre les femmes : viols collectifs, destruction de l’appareil génital, empalements… Cette violence inouïe et systématique l’a amené à se révolter et à dénoncer l’absence de solution politique pour faire cesser ces atrocités. Spécialiste du traitement des femmes violentées, il est quotidiennement témoin des tortures et des tueries dont elles sont victimes dans un déni de ces crimes.

Le film décrit la lutte de ce médecin et la mobilisation des femmes pour que cessent les violences, contre l’impunité des militaires et des bourreaux. Le combat du docteur Mukwege se situe au Congo, mais il voyage aussi dans le monde entier pour parler de la situation des femmes au Kivu. Cet engagement le condamne à vivre, confiné, dans l’hôpital de Panzi, pour des raisons de sécurité. Il a déjà failli être assassiné et ses déplacements se font sous escorte. «  Le travail du docteur Mukwege [est] à plusieurs niveaux : au niveau médical, mais aussi psychologique, économique et juridique, tout en continuant d’assurer les interventions gynécologiques, entre deux voyages internationaux, la gestion de l’hôpital [et] la formation des équipes. »

Le film, réalisé par Thierry Michel, donne la parole aux femmes dont les témoignages sont poignants et, en même temps, montrent leur courage et leur détermination impressionnante à résister. La question de l’impunité des violeurs et des assassins est centrale, car les victimes se trouvent souvent face à leurs tortionnaires. Un dossier des Nations-Unies — le rapport Mapping — a été établi à la suite d’enquêtes et recense 615 actes de violences graves avec violations des droits humains, commis en 20 ans de conflits et de guerres en RDC. Ce rapport, au final édulcoré des noms de responsables, a été déclaré « strictly confidential  », ce qui prouve une volonté politique de ne pas mettre en cause des personnes qui, aujourd’hui, se trouvent à des positions de pouvoir.

Face à cette impunité, il existe néanmoins des tentatives de l’éradiquer, par exemple des « cliniques juridiques » qui accompagnent les femmes et préparent les dossiers sur les criminels. C’est un travail de longue haleine, car trop souvent ceux qui sont jugés par la justice militaire sont des « petits poissons », comme les juristes les appellent.

L’homme qui répare les femmes sort le 17 février sur les écrans.

« Viols, armes de guerre : 9 mars 2016, pour un tribunal pénal international en République Démocratique du Congo (RDC) » Mercredi 9 mars 2016 de 14 H. à 18 H.

Mairie de Paris Salon des Arcades 5 rue Lobau 75004 Paris
Initiative de la Campagne des 52 personnalités féminines, organisée par le Réseau Féministe « Ruptures » [1], dans le cadre de la Journée internationale de solidarité avec les luttes des femmes

En juillet 2013, à l’initiative de Maître Hamuli Réty, 52 personnalités féminines lancent une campagne pour la création d’un Tribunal Pénal International en République Démocratique du Congo (RDC). Les indicibles souffrances consécutives aux maltraitances, aux tortures et aux viols subis par les femmes en RDC demeurent impunis.

Indignées par le silence des instances internationales, ces 52 marraines poursuivent leur action pour que ces crimes, utilisés comme armes de guerre, puissent être jugés par un TPI, seule instance permettant aux femmes victimes de ces atrocités d’être reconnues comme telles. Cette impunité dure depuis vingt ans.
14 H. : Présentation par Monique Dental, Réseau Féministe « Ruptures »

14 H. 30 : Hamuli Réty, initiateur de la campagne des 52 marraines pour un TPI en RDC : Actions passées et à venir.

14 H. 45 : Bâtonnier Jean-Claude Bagayamukwe : La défense au quotidien des femmes violées. Rôle du Barreau de Bukavu.

15 H. : Caddy Aszuba, journaliste pour la création d’un Tribunal Pénal International pour la RDC.

15 H. 45 : Dr Denis Mukwege : Les différentes formes d’action sociales, juridiques et médicales de la Fondation Panzi de Bukavu..

16 H. 30 : « Rentrez chez vous et racontez » : création théâtrale à partir des témoignages de femmes aux corps meurtris, interprétée par Claudia Mongumu, auteure, comédienne, metteure-en-scène et Charles Meunier, comédien.

Exposition de photos d’archives sur les femmes au Congo, de Marie Ponchelet et Marie-Hélène Le Ny.

Contacts et inscription courriel : monique.dental@orange.fr

Extraits dossier de presse :

Des témoignages de victimes

Nous avons choisi de filmer des témoignages de femmes violées. Certains sont accablants, émouvants car certaines femmes sont désormais incapables de procréer ou même incontinentes à vie. Mais d’autres portent des messages d’espoir, comme ces femmes en résilience, qui ont dépassé le traumatisme grâce à l’action de la fondation créée par le docteur Mukwege, qui permet une revalidation psychologique et transforme certaines victimes en leaders de communauté.

Le travail du docteur Mukwege est tout à fait révolutionnaire. Il travaille à plusieurs niveaux : au niveau médical, mais aussi psychologique, économique et juridique, tout en continuant d’assurer les interventions gynécologiques, entre deux voyages internationaux, la gestion de l’hôpital, la formation des équipes. Une énergie impressionnante.

La question de l’impunité

Face à ce phénomène, une question cruciale est celle de l’impunité. Les militaires ou ex-rebelles qui ont commis ces viols en temps de guerre occupent aujourd’hui des postes importants, et les victimes se retrouvent donc parfois face à leurs violeurs, qui sont ceux qui sont censés les protéger,
en képi décorés de galons ou de médailles.

Face à cette impunité, la communauté internationale a évoqué la création d’une cour pénale internationale pour le Congo. Mais, le projet a vite été abandonné. Néanmoins, il y a des tentatives d’éradication de l’impunité.

Nous avons filmé un procès durant lequel des militaires violeurs étaient jugés. Les Nations-Unies et les « cliniques juridiques », dont celle du docteur Mukwege, accompagnent ces femmes et préparent les dossiers sur ces criminels. Mais trop souvent, ceux qui sont jugés par la justice militaire sont des « petits poissons », comme les juristes les appellent. Les gros poissons qui jouissent d’une notabilité politique ou militaire échappent à une justice peu courageuse.

Un dossier des Nations-Unies, un document d’une importance capitale, le rapport Mapping, a été établi à la suite d’enquêtes, il recense 615 actes de violences graves avec violations des droits de l’Homme et/ou du droit international commis en 20 ans de conflits et de guerres en RDC. Ce rapport, au final édulcoré de tous les noms de responsables, a suscité un tollé lors de son édition.

La pression pour raisons d’État et de diplomatie ont fait que ce rapport a finalement été mis de côté. Le rapport intégral est déclaré « strictly confidential », et il m’a été interdit d’y avoir accès. Il n’y a donc pas la volonté d’affronter cette question de manière directe car elle mettrait en cause des gens qui aujourd’hui ont des positions de pouvoir.

Mobilisation de la société civile

En outre, le docteur Mukwege ne se concentre pas sur ce problème uniquement d’un point de vue médical. Une de ses activités est la mobilisation de la société civile, avec surtout la création de cliniques juridiques. Car il est souvent difficile pour la femme seule d’affronter l’appareil judiciaire. Non seulement il y a la question du racket, mais aussi, lorsqu’il y a une condamnation, le paiement de l’indemnisation prévue.

Lorsque ce sont des officiers de l’État qui sont condamnés, l’État est considéré comme solidaire (in solidium) et doit donc suppléer au fait que l’officier condamné est insolvable. Mais l’état n’a quasi jamais honoré ses dettes. Ceci provoque un sentiment général d’abandon.

Néanmoins, les cliniques juridiques incitent les victimes à oser porter plainte aurprès de l’appareil judiciaire. Grâce à cette assistance, les femmes retrouvent une force morale et institutionnelle supplémentaire. Elles ne sont plus juste des victimes, mais désormais aussi des plaignantes, des
actrices de la société. La solution du problème se trouve dans cette mobilisation populaire et, surtout, dans la libération de la parole

Vox populi

Aujourd’hui, le phénomène du viol comme arme de guerre s’est fort réduit. La campagne internationale, menée par le docteur Mukwege ainsi que par les acteurs de la société civile congolaise, a porté ses fruits. Malheureusement, la fin de la guerre a engendré une dégénérescence sociale, et s’il n’y a plus de guerre a proprement parler, il reste de nombreux conflits plus localisés par des groupes non maitrisés.

De nouvelles formes de viols ont pris de l’ampleur. Le viol domestique, qui devient une véritable question de société, mais surtout l’apparition de nombreux viols d’enfants. Souvent pour des raisons liées à la pensée magique.

La population s’organise maintenant pour observer, informer, contrôler. Elle n’a plus d’autre choix. Il existe des collectifs de femmes. Lors de leur prise de parole à l’occasion d’une assemblée, certaines ont proposé la grève du sexe, d’autres d’attraper les violeurs et de les castrer. Il y a désormais au Nord-Kivu une radicalisation, l’émergence d’une conscience féminine et féministe.

Ces collectifs féminins se sont imposés face à la question, soulevée par le docteur Mukwege lors de ces assemblées : « Où sont les hommes ? Où sont vos pères ? Où sont vos maris ? ».

Il s’agit donc d’une force individuelle et collective. Ces femmes n’ont plus peur. Lorsqu’elles sont face aux Procureurs, elles ne taisent plus la corruption et n’hésitent pas aujourd’hui à dénoncer leurs agresseurs.

MUSIQUES :

Chroniques de la Résitance

- Robert Desnos/Tony Hymas, Demain
- Tony Hymas/Mauric Rajsfus, Ombres de libération
- Desdemona/Tony Hymas, Letter to the Women
- D’Astier de la Vigerie/Anna Marty, La complainte du partisan

BO L’Homme qui répare les femmes

- Edo Bumba, Pinzoli
- Edo Bumba, Pinzoli chorale et piano
- Edo Bumba, Bowane Lelisu
- Duprez Michel, De profundis
- Duprez Michel, Paysages


[1Réseau Féministe « Ruptures »

Tél : 01 42 23 78 15 – http://www.reseau-feministe-ruptures.org