La guerre en Ex Yougoslavie à travers quatre films. When Pigs Come de Biljana Tutorov. Chris The Swiss d’Anja Kofmel. L’Envers d’une histoire de Mila Turajlic. Teret (La charge). Une œuvre sans auteur de Florian Henckel von Donnersmarck

lundi 15 juillet 2019
par  CP
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La guerre en Ex Yougoslavie à travers quatre films :
When Pigs Come
Film documentaire de Biljana Tutorov (Festival CINEMED)
Chris The Swiss
Film documentaire et d’animation d’Anja Kofmel (3 octobre 2018)
L’Envers d’une histoire
Film documentaire de Mila Turajlic (24 octobre 2018)
Teret (La charge)
Film de Ognjen Glavonic (13 mars 2019)

Une œuvre sans auteur
Film de Florian Henckel von Donnersmarck (17 juillet 2019)

Le cinéma revisite la guerre civile qui a déchiré les Balkans ; plusieurs films sortis ces derniers mois en témoignent, partant de témoignages et d’expériences personnelles pour aller, qu’il s’agisse de cinéma documentaire ou de fiction, vers la remise en question des histoires officielles nationales ou de l’interprétation médiatique internationale. Les quatre films semblent adopter la même démarche engagée et cinématographique, même si les récits diffèrent dans la forme.

Tout d’abord, citons le film documentaire de Biljana Tutorov, When Pigs Come, figurant dans la sélection des documentaires du 40e Festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier. La réalisatrice filme Dragoslava, une femme Serbe qui a vécu dans cinq pays sans avoir bougé de son appartement, celui-ci étant situé dans une petite ville frontalière. Elle possède quatre postes de télévision et livre avec acuité et humour ses commentaires sur le pouvoir, la politique et les médias. C’est un constat de la perte d’idéal et des principes dans une société en mutation ; cela concerne le passé, le présent et le futur, non seulement de la Serbie, mais de toute la région. When Pigs Come de Biljana Tutorov participe à une réflexion sur la propagande et les dangers du nationalisme.

Chris The Swiss. Film documentaire et d’animation de Anja Kofmel (3 octobre 2018)

Croatie, 7 janvier 1992. Le siège de Vukovar par l’armée yougoslave, l’épisode d’une guerre atroce, dure depuis plusieurs mois. À 30 kilomètres de là, on découvre le corps d’un journaliste suisse de 27 ans, Christian Würtenberg. Il est vêtu de l’uniforme d’un groupe international de mercenaires. L’autopsie révèle qu’il a été étranglé. En réalité, le journaliste n’a rejoint le PIV (Première section internationale de volontaires) que quelques semaines plus tôt. Ce groupe paramilitaire fondé par Eduardo Rozsa Flores, surnommé « Chico », a été chargé de « purifier » de sa population serbe la région frontalière avec la Serbie.

20 ans plus tard, sa cousine, la réalisatrice Anja Kofmel, décide de mener une enquête à partir des carnets du journaliste pour reconstituer les dernières semaines de sa vie et comprendre son attirance pour la guerre. Les interprétations du meurtre de Chris diffèrent selon les personnes qu’elle rencontre. Selon des journalistes, il préparait un livre sur le groupe paramilitaire chargé de « nettoyer » des zones des populations civiles. Ses notes ont disparu. D’anciens mercenaires pensent qu’il s’est trop approché des enjeux occultes du groupe raciste, sans doute financé par l’Opus Dei.

Dans ses reportages, tirés des archives de l’époque, Chris condamne une guerre sale faite aux populations civiles, de part et d’autre, en impliquant les puissances internationales et les marchands d’armes. S’il était vêtu de l’uniforme d’une milice étrangère, il est difficile de penser qu’il faisait partie d’un groupe qui tuait pour le plaisir. Anja Kofmel interroge Carlos en prison qui émet l’idée que le journaliste assassiné était un agent secret suisse. Personne jusqu’à présent ne connaît l’implication réelle de Chris dans le conflit. Seule demeure la souffrance d’une famille devant l’inexplicable.

Le film, qui utilise l’animation pour les images « manquantes », les hypothèses et les rêves de la réalisatrice, lorsqu’elle était enfant, est impressionnant ; son enquête — travail et documents remarquables — éclaire un conflit complexe. « L’histoire de mon cousin [remarque Anja Kofmel] me conduit dans un monde inquiétant dominé par les hommes, qui attisent la haine et intimident la population pour assouvir leur soif de pouvoir. Elle me montre à quel point les structures de notre société sont fragiles, comme il en faut peu pour saper une cohabitation paisible, pas seulement dans l’ancienne Yougoslavie, mais partout dans le monde. » Sa démarche et sa réalisation est à rapprocher de celles de Mila Turajlic dans son film, L’Envers d’une histoire, où se mêle aussi le personnel et l’universel.

L’Envers d’une histoire de Mila Turajlic (24 octobre 2018)

« Je suis née en 1979, j’avais 1 an quand Tito est mort et 11 ans quand Miloševic est arrivé au pouvoir, 12 ans quand la guerre en ex-Yougoslavie a commencé, 16 quand elle s’est achevée, 20 ans quand l’OTAN nous a bombardés, 21 quand nous nous sommes finalement débarrassés de Miloševic, 24 lorsque notre Premier ministre a été assassiné, et aujourd’hui, à l’âge mûr de 39 ans, je veux parler de mon pays, d’un point de vue très personnel, et d’un point de départ très précis — l’endroit où je vis . »

En 2010, Mila a réalisé un premier film documentaire, Cinema Komunisto, présenté au festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier. La mémoire manipulée lorsque Tito a utilisé l’industrie cinématographique pour créer l’histoire d’un pays qui n’existe pas, sauf au cinéma.

Dans son nouveau film, la réalisatrice s’attache à revenir sur une histoire confisquée, celle de la résistance serbe à la guerre durant les années 1990. Les deux films, l’Envers d’une histoire et Cinema Komunisto sont liés par un point essentiel : le processus de réécriture de l’histoire officielle au profit du roman national. L’Envers d’une histoire — un Siècle yougoslave en second titre —, part d’une porte condamnée dans un appartement du centre de Belgrade, un lieu divisé qui révèle l’histoire d’une famille et d’un pays. Filmer les événements dans et depuis l’appartement familial, mêler l’intime et l’engagement politique donne une dimension différente à l’approche et à la compréhension de la situation. Bien différente en effet des interprétations médiatiques tant nationales et qu’internationales de l’époque.

Filmé sur plusieurs années, le film s’attache peu à peu au portrait de la mère de la réalisatrice, universitaire engagée et très critique du régime de Slobodan Miloševic. Leurs conversations deviennent alors le centre du film, autour duquel s’articulent les analyses de la lutte et de la responsabilité, soulignée avec lucidité par sa mère à propos du silence, du chaos, de la guerre et de la corruption : « On ne sait pas comment une guerre éclate, surtout une guerre civile ».

« Notre maison se trouve dans le centre politique de Belgrade [explique la réalisatrice] — de l’autre côté de la rue se trouvent le ministère de la Défense qui a été bombardé en 1999, la Cour suprême et l’ambassade britannique. J’ai filmé des protestations devant le tribunal, des gens faisant la queue pour des visas, des cordons de police et des gens qui se disputaient, et ces petits aperçus de vie dans la rue donnent un avant-goût des événements qui se déroulent en Serbie aujourd’hui. » Le montage d’archives non officielles offre également un panel d’images inédites et inattendues, le film permet ainsi de « restituer le passé » des années 1990, un passé quelque peu dérangeant. En effet, « Les archives soulignent qu’à chaque étape de la montée du nationalisme, de l’éclatement de la guerre, de la répression brutale du régime et même de l’euphorie de la révolution, il y a eu des voix de la raison, qui se trouvèrent noyées dans l’hystérie. »

Teret (La charge) de Ognjen Glavonic (13 mars 2019)

Un point essentiel commun à ces films est la volonté de transmettre une autre analyse que celle du pouvoir qui domine, donner les faits d’une autre histoire que celle qui sous tend le nationalisme. Comme le souligne Ognjen Glavonic, réalisateur de Teret, « je voudrais que ce film puisse constituer une base de réflexion pour ma génération, sa relation à l’Histoire de la Serbie et particulièrement la part la plus noire de cette Histoire, les faits dont personne ou presque ne souhaite parler. »

Présenté également au Festival CINEMED, en compétition des longs métrages de fiction, Teret sera sur les écrans le 13 mars. Véritable thriller, Teret diffère des trois autres films par son récit. C’est un film de fiction qui met en scène un chauffeur de poids lourds ayant pour mission, en 1999, de transporter un mystérieux chargement, depuis le Kosovo jusqu’à Belgrade.

Commence alors une road movie sous tension à travers la Serbie bombardée par l’OTAN. D’une part, il y a le danger d’être la cible d’un raid aérien et, par ailleurs, l’idée de que contient la charge du camion. Plus le but du voyage se rapproche, plus l’angoisse monte d’un cran, qui se lit sur le visage du chauffeur exprimant un sentiment d’isolement et d’enfermement dans la cabine du camion. La force du film tient dans la suggestion de ce peut être la charge et le danger potentiel qu’elle peut représenter. Ignorer ou faire semblant ne constitue pas une assurance pour sa propre sécurité et n’exclut en aucun cas la responsabilité individuelle de la personne.

« En choisissant de traiter d’un événement terrible de notre passé, un crime jamais évoqué ni compris, et toujours en partie inconnu dans mon pays, je souhaite [explique le réalisateur] prendre à bras le corps une responsabilité. Celle de la conscience de ce qui a été perpétré en notre nom, pour notre futur, dans le passé récent de la Serbie. » D’où cette tension qui demeure tout au long du film non seulement par l’interprétation remarquable des comédiens, mais également par la désolation du paysage et la menace en arrière plan des bombardements.

Réaliser ce film n’a pas été simple, pourtant les faits évoqués ne sont pas une révélation, mais cela ne signifie pas que l’analyse de la situation et de ses conséquences soient les bienvenues. C’est ce que précise le réalisateur de Teret : « Ma génération a hérité des histoires dont nos parents ne voulaient pas parler – des histoires qui n’ont jamais été racontées. Celles des ponts qu’ils ont brûlés, du sang qu’ils ont fait couler et de la responsabilité qu’ils n’ont pas voulu endosser. Je voulais donc peut-être pouvoir dire que dans un futur proche, les jeunes pourront enfin parler des choses que leurs parents n’ont pas pu leur dire. »

Une œuvre sans auteur
Film de Florian Henckel von Donnersmarck (17 juillet 2019)


1937. À Dresde, le régime nazi organise une exposition sur « l’art dégénéré » ouverte avec un guide ridiculisant les œuvres de cet art décadent dont certaines seront détruites à la fin de l’exposition. Avec sa jeune tante, Kurt enfant visite l’exposition et est fasciné par les toiles et les sculptures. Elisabeth lui confie en secret à Kurt qu’elle aime cet art décrié par les nazis. ne jamais se détourner de la beauté et de la vérité dit-elle. L’enfant dessine des corps nus, découvre peu à peu sa vocation, tandis qu’Élisabeth exprime de plus en plus sa différence face au nazisme et à l’hypocrisie de la population subjuguée par Hitler. La famille consulte un médecin qui la dénonce comme déviante et devant être stérilisée.

Après la guerre, Kurt est étudiant aux Beaux-arts, mais il a des difficultés à accepter les règles du « réalisme socialiste » de la RDA. Il a du talent, mais sans liberté, impossible de créer et de trouver son style. Il rencontre Ellie et c’est le début d’une aventure amoureuse. Ellie est la fille d’un célèbre médecin, ancien nazi qui a su retrouver sa place et son influence dans le nouveau régime. Kurt ignore encore le terrible secret qui lie cet homme à sa famille. Ellie et lui décident de quitter la RDA, juste avant la fermeture entre les deux Allemagnes, et s’installent à Düsseldorf où règne une effervescence artistique…

Une œuvre sans auteur de Florian Henckel von Donnersmarck se déroule sur trois décennies et, outre l’itinéraire du jeune peintre dans une époque tourmentée, il est question dans ce film de la relation de l’art à la politique, de la création et de son engagement. Un film très fort.
Le dernier film de Wajda, les Fleurs bleues, se déroulait également dans l’après guerre, en Pologne, et retraçait la vie d’un des plus grands peintres d’avant-garde polonais, mis à l’index pour son refus de se plier aux exigences de l’esthétique du « réalisme socialiste ».


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