Chroniques rebelles
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Samedi 27 janvier 2024
Ici Brazza d’Antoine Boutet. Nuit noire en Anatolie de Ozcan Alper. A Man de Kei Ishikawa. Les Lueurs d’Aden de Amr Gamal. Bellissima de Luchino Visconti. They Shot the Piano Player de Fernando Trueba & Javier Mariscal. Festival Regards satellites.
Article mis en ligne le 28 janvier 2024

par CP

Ici Brazza
Film de Antoine Boutet (24 janvier 2024)

Nuit noire en Anatolie
Film de Ozcan Alper (31 janvier 2024)

A Man
Film de Kei Ishikawa (31 janvier 2024)

Les Lueurs d’Aden
Film de Amr Gamal (31 janvier 2024)

Bellissima
Film de Luchino Visconti (31 janvier 2024)

Ici Brazza
Film de Antoine Boutet (24 janvier 2024)

Ici Brazza ou la chronique d’un terrain vague est un film où se mêlent documentaire et fiction pour raconter la transformation d’un terrain — opération immobilière à grand renfort de slogans et images publicitaires — et l’histoire humaine, animale et végétale de ce même terrain que les politiques disent inhabité.
53 hectares à Bordeaux pour un vaste projet immobilier dans l’air du temps avec le slogan un « nouvel art de vivre », mais pour qui ou plutôt qui aura les moyens de partager ce nouvel espace ? Et d’abord il faut détruire la mémoire du lieu, les anciens bâtiments, en éradiquer jusqu’aux signes, les herbes folles, les arbustes sauvages, les fleurs qui ont reconquis la friche industrielle et les maisons abandonnées… Ce qui signifie expulser les pauvres, les SDF, les Roms à qui l’on avait permis d’installer leurs caravanes et quelques bicoques de fortune, cela se fera d’ailleurs manu militari… Quant aux oiseaux venus nicher dans les maisons abandonnées, ce sera à coups de bulldozers qu’ils seront délogés… C’est le « nouvel art de vivre » où il faut avoir des sous pour être accueilli.es dans l’espace idyllique. Un futur bien agencé et plutôt glaçant. Les anciens habitants et habitantes ne reconnaissent plus les lieux ni leur quartier devant l’ampleur du chantier qui envahit tout.
Pourquoi s’intéresser à un terrain vague et quelle histoire raconter qui puisse avoir un intérêt, s’interroge le réalisateur ? Mais « dans le fait de pousser plus loin le sujet du pouvoir politique et ses modes de représentation avec toujours cette temporalité du chantier comme un temps suspendu entre présent et futur. Ensuite, en poussant la forme du film — par le son composé, les procédés techniques au tournage, des choix de montage — vers la fable, la fiction urbaine ». Et c’est là le sujet du film, parce que « lorsque l’on filme un quartier qui sort tout juste de terre et n’est pas encore peuplé c’est souvent froid [commente Antoine Boutet]. Il manque l’essentiel : la vie, le mouvement... Terminer là le film, “en suspens”, permet de s’interroger sur la manière dont la vie va se dérouler. Peut-être que le quartier tiendra ses promesses, peut-être pas, le film n’est pas là pour le dire. En même temps, ça interroge. Comment “trouver sa place” dans ce chamboulement, qu’on soit un être humain, un végétal, un oiseau ? Cette difficulté à s’articuler avec son temps traverse le film et mon cinéma en général. »
Voir le pigeon (qui est au générique) rechercher son refuge grignoté peu à peu par la machine, c’est un détail vous direz, mais c’est déroutant, ou encore pire les familles de Roms obligés de décamper fissa, certaines, n’ayant pas de voitures, poussant la caravane à la force de leurs bras, avec en fond de décor les cabanes détruites sans considération pour ceux et celles qui y avaient vécu… C’est révoltant, d’où l’interdiction de la caméra par les forces de l’ordre. Tout cela ne fait guère bonne impression pour les images du futur et du « nouvel art de vivre » ! Une formule qui fait sans doute florès, mais ne fait pas oublier les pratiques de violence et d’humiliation. D’autant que le film montre ensuite les tarifs des appartements, qui ne sont guère abordables à la majorité de la population… Les humains, je devrais dire ceux et celles qui les dirigent, ont des points de vue étranges du bonheur et du futur enchanteur qu’ils et elles préparent !
Ici Brazza ou la chronique d’un terrain vague de Antoine Boutet est sur les écrans depuis le 24 janvier. Un film à voir et revoir !

Nuit noire en Anatolie
Film de Ozcan Alper (31 janvier 2024)

Nuit noire en Anatolie de Özcan Alper a reçu l’Antigone d’or du 45e Festival international du cinéma méditerranéen à Montpellier. Nuit noire en Anatolie de Özcan Alper est construit sur un secret dévoilé par touches de flashbacks au retour d’un homme tourmenté dans son village. Le film doit beaucoup au charisme de son interprète principal, qui incarne cet homme solitaire et hanté par des images du passé et musicien en ville dans une boîte de nuit.
Or un jour, il doit retourner dans son village natal qu’il a quitté subitement sept ans auparavant. Sa mère est malade et souhaite le voir avant de mourir. Cependant son retour au village se passe mal, Ishak pose trop de questions et est rapidement confronté à l’hostilité mutique de ses anciens amis, tandis qu’il se perd dans les tourments d’un passé labyrinthique. Obsédé par la disparition d’un ami, le secret se révèle peu à peu en flashbacks disséminés tout au long du film, et s’installe une menace de plus en plus forte avec une multitude d’avertissements.

Toutefois après la mort de sa mère, Ishak veut savoir ce qui s’est passé il y a sept ans et quelle est sa part de responsabilité. Dans Nuit noire en Anatolie, Özcan Alper mêle les non dits, les rumeurs sur fond d’honneur, les coutumes, l’environnement, et la relation entre deux amis. Le jeune homme disparu sept ans auparavant sans que jamais l’on retrouve le corps, était un étranger au village, garde forestier, et avait fortement perturbé les hommes du village, d’autant qu’il refusait de fermer les yeux sur les magouilles et tentait de faire son travail selon les règles. Tout est suggéré, d’où la force de l’angoisse qui monte par vagues et annonce une issue fatale comme dans une tragédie antique…
La recherche de Ishak à travers les gouffres bouscule les secrets et les codes, souligne la situation des femmes et le met en danger, c’est alors que le mythe d’un animal peut-être éradiqué, ou d’un être réincarné s’installe dans le récit… Une fin ouverte sur le fantastique. Très beau film, images magnifiques, lumière étonnante, la descente dans les gouffres est impressionnante et donne au film l’image d’un conte maléfique entre vie rurale et vie citadine. Il remet aussi en mémoire Burning Days de Emin Alper, un même patronyme, mais deux films différents.
Nuit noire en Anatolie de Özcan Alper est au cinéma le 31 janvier.

A Man
Film de Kei Ishikawa (31 janvier 2024)

Au Japon, 80 000 personnes sont déclarées disparues chaque année. Et le film de Kei Ishikawa évoque un de ces cas en tentant d’en cerner les raisons. Après la mort de son second mari, une jeune femme découvre qu’elle avait épousé un homme ayant usurpé son identité et elle cherche à comprendre ce qui s’est passé en confiant à un avocat une enquête à mener sur l’homme qu’elle a aimé. Mais plus l’investigation avance, plus il semble impossible de déterminer la véritable identité de cet homme, de même pour les motivations qui l’ont animé.
« Dans le cinéma japonais, il y a eu une tendance à éviter les questions sociales [constate le réalisateur], mais pour ma génération, j’ai l’impression que cela change un peu. Je voulais faire un film qui se déroule dans le monde réel, assailli par des problèmes complexes, dans lesquels l’intime et le collectif sont imbriqués. »
Trame complexe en effet, comment démêler le vrai du faux chez le défunt et finalement qui n’a pas songé à tout effacer de sa vie et recommencer à zéro ? « En regardant le film [ajoute Kei Ishikawa], on a l’impression de se retrouver dans un vaste labyrinthe, et c’est une sensation que j’aime personnellement. […] J’ai l’impression que, surtout de nos jours, l’équilibre fragile entre la structure familiale et l’individu ne tient qu’à un fil. »
80 000 personnes disparues chaque année, on peut considérer cela comme un phénomène, d’où la réflexion : « les sociétés qui encouragent le concept de l’amour unidimensionnel et de l’identité personnelle universelle rendent la vie presque insupportable pour les individus. »
A Man de Kei Ishikawa au cinéma le 31 janvier 2024.

Les Lueurs d’Aden
Film de Amr Gamal (31 janvier 2024)

Isra’a vit avec son mari Ahmed et leurs trois enfants dans le vieux port de la ville d’Aden, au sud du Yémen. La guerre civile est omniprésente et rythme leur quotidien, les contrôles militaires dans les rues, les fréquentes pannes de courant, le rationnement de l’eau, les difficultés pécuniaires en général. Ahmed est devenu chauffeur par nécessité, son travail à la télévision n’étant plus rémunéré et le couple désire offrir à leurs trois enfants une bonne éducation. Quand Isra’a apprend qu’elle est à nouveau enceinte, c’est la catastrophe. Impossible de faire face à un quatrième enfant dans les conditions actuelles, la guerre civile, le déménagement dans un logement moins cher, les frais d’inscription d’école… L’idée d’avorter s’impose, mais l’IVG est tabou d’un point de vue religieux même si les avis diffèrent ; c’est interdit selon certains, autorisé lorsqu’il s’agit de sauver la mère… En fait, il n’y a pas de loi commune.
Les Lueurs d’Aden souligne les différences d’interprétation à l’intérieur de l’islam sur la règle commune concernant l’IVG, qui serait autorisée jusqu’à 40 jours de grossesse, et même jusqu’au 120e jour et parfois c’est totalement interdit. « J’ai été frappé [remarque le réalisateur] par la manière dont l’être humain, pour survivre, peut adapter ses croyances. Habituellement, le sujet de l’avortement est traité d’un point de vue féminin, mais ce qui m’intéressait ici, c’était de déplacer le problème à une famille toute entière. » En l’occurrence, le contexte politique ne facilite pas les choses et pour mieux saisir le récit et le personnage de l’amie médecin, Muna, il faut revenir sur les changements politiques intervenus au Yémen, et en particulier à Aden, ville cosmopolite dans les années 1950-60, comme le rappelle Amr Gamal : « nous avons chassé les colons britanniques et sommes devenus des socialistes convaincus. Puis dans les années 90, l’unification avec le Nord a apporté une vague islamiste. Et tout le monde subitement a commencé à se vêtir de noir, car la religion s’était imposée dans la ville. Toute ma vie, j’ai été confronté à ces changements de valeurs et de croyances, selon la situation politique ou économique de mon pays. Quand quelque chose va à l’encontre de ses convictions, doit-on y rester fidèle ou accepter le compromis ? Inconsciemment, c’est à l’histoire d’Aden que je me réfère, à travers le dilemme de Muna. » Un dilemme entre ses convictions religieuses et son humanité vis-à-vis des difficultés du couple Isra’a et Ahmed.

Les Lueurs d’Aden de Amr Gamal est un film rare et puissant, qui nous apprend beaucoup sur une société en guerre qui prend en quelque sorte sa population en otage en imposant des conditions difficiles de vie et des cas de conscience. Inspiré de faits réels, le film ne prend pas position, mais expose une situation qui résonne bien au delà du Yémen, surtout à présent que les droits des femmes sont attaqués ou simplement rognés dans le monde. Amr Gamal construit une œuvre de fiction avec une résonnance documentaire certaine qui pousse à la réflexion.
Les Lueurs d’Aden de Amr Gamal est à voir en salles le 31 janvier.

Bellissima
Film de Luchino Visconti (31 janvier 2024)

Très belle restauration pour ce film de Luchino Visconti avec la flamboyante Anna Magnani, incarnant la mère d’une petite fille qu’elle rêve de voir starifiée sur les écrans. L’annonce à la radio d’un réalisateur recherchant une fillette de 6 ou 7 ans pour son prochain film va déclencher une quasi émeute devant Cinecitta. C’est le rêve illusoire des mères qui voient dans leurs gamines une possibilité de dépasser leur propre frustration.

Bellissima est en fait un film étonnamment lucide, mais cruel, où un assistant de production profite de la crédulité d’une mère pour lui soutirer des cadeaux, tandis qu’au visionnage du casting l’équipe de production se moque des enfants qui jouent leur rôle, poussées par leurs mères. Dans cette critique acide du monde du cinéma, de son décorum factice, et au-delà de la société italienne dans un après-guerre difficile, Anna Magnani est évidemment prodigieuse et donne à son rôle une dimension pathétique. Et Visconti est un génie !
Bellissima de Luchino Visconti est au cinéma le 31 janvier 2024.

They Shot the Piano Player
Film de Fernando Trueba & Javier Mariscal (31 janvier 2024)

Nous avions rencontré les réalisateurs à Montpelier lors du 45e Festival international du cinéma méditerranéen. They Shot the Piano Player, de Fernando Trueba et Javier Mariscal, avec les voix pour la version originale de Jeff Goldblum, Tony Ramos, Abel Ayala.
They Shot the Piano Player s’ouvre sur la présentation, de nos jours, d’un livre dans une librairie new-yorkaise. Un journaliste spécialisé dans la musique a mené une enquête sur un pianiste brésilien, Francisco Tenório, disparu mystérieusement en 1976, à la veille du coup d’état militaire en Argentine. Le récit se situe donc entre Jazz et bossa nova, dans le contexte de la prise de pouvoir d’un régime totalitaire, après une période éphémère de grande liberté créatrice.

They Shot the Piano Player : ITW Fernando Trueba et Javier Mariscal au cinéma le 31 janvier.

Regards satellites est un festival qui favorise une approche multiculturelle, par le biais du cinéma, des « regards frondeurs et politiques sur la société ». Et comme l’écrit Laurent Callonnec : « Après 23 éditions thématiques, les journées cinématographiques dionysiennes ouvrent un nouveau chapitre et prennent le nom de Regards Satellites.
Cette nouvelle appellation correspond davantage à son identité et à sa ligne artistique [et à son engagement] : Regards satellites va s’attacher à proposer d’autres pistes dans la création cinématographique, à la rencontre des cinémas du monde entier qui font la part belle aux regards indépendants et “satellites” du cinéma dominant. Ces vingt dernières années, de nouveaux courants esthétiques et de nouvelles façons d’interroger [la] société se sont incarnés. » Dans la production cinématographique entre autres, avec des films originaux, rares et fascinants proposés au public, accompagnés par des cinéastes comme Bertrand Mandico, Youssef Chebbi, Adila Bendimerad & Damien Ounouri, et pour souligner encore les liens existant avec les chroniques rebelles, il y a également le Panorama du Cinéma Colombien, autre festival étonnant, côté découvertes.
Regards satellites se déroule du 27 février au 11 mars, et nous aurons donc l’occasion de revenir sur la programmation et les surprises du festival jusqu’au 27 février, qui a choisi pour sa soirée d’ouverture à 20h : le nouveau film de Lisandro Alonso, Eureka.
En consultant la programmation des Regards Satellites et la liste des cinéastes invités, cela nous a donné l’idée de chercher dans les archives des chroniques pour y trouver quelques entretiens et d’en choisir des extraits. À commencer par la rencontre avec Youssef Chebbi, réalisateur de Ashkal, et la comédienne Fatma Oussaifi.
Ashkal de Youssef Chebbi

C’était un projet immobilier du régime Ben Ali sur le site de Carthage, la ville antique détruite par le feu, tout un quartier fantomatique dont la construction a été abandonnée au moment de la chute du régime. Dans un des bâtiments du quartier, pompeusement baptisé les Jardins de Carthage, deux flics, Fatma et Batal, découvrent le corps calciné de l’un des gardiens du chantier. Rien n’explique le geste et il ne semble pas avoir eu d’agression. Le cas est bientôt suivi par des immolations qui paraissant volontaires, sans que le mystère soit levé sur un geste qui devient récurrent dans le décor troublant du quartier désert aux fenêtres aveugles.

Fatma, la jeune policière cherche à comprendre les raisons de ce qui devient un phénomène tandis que, parallèlement, une commission d’enquête est mise en place pour déterminer les responsabilités de la police dans les exactions durant le régime Ben Ali. Si Fatma, femme indépendante et nouvelle dans la profession, n’est pas concernée, son collègue Batal l’est, il fait partie de cette génération qui a commis des abus et est mouillé dans des actes répréhensibles et la corruption. Les immolations sans trace de carburant se poursuivent et le seul indice est un jeune homme mystérieux dont le portrait robot ne révèle rien, « il donne le feu » dit un témoin. Le thriller bascule dans le fantastique, mis en scène dans un décor graphique et soutenu par une bande son très présente.
Ashkal qui signifie formes, motifs, est construit comme un jeu de pistes dans un décor métaphorique et vertigineux. Fatma est la seule qui semble entrevoir le mystère, ou plutôt elle pressent ce que signifie cette vague d’immolations, des formes qui se fondent dans le feu et sur les murs d’une cité abandonnée.
Ashkal de Youssef Chebbi a remporté l’Antigone d’or au 44e festival CINEMED.

Parlons à présent d’un film historique, grandiose, épique… Et d’une rencontre avec deux cinéastes majeurs, la comédienne cinéaste Adila Bendimerad et son co-auteur, Damien Ounouri…
La Dernière reine
Film de Adila Bendimerad et Damien Ounouri

Algérie, 1516. Le pirate Aroudj Barberousse libère Alger de la tyrannie des Espagnols, mais prend le pouvoir sur le royaume. Malgré leur alliance, il aurait assassiné le roi Salim Toumi, dont la seconde femme, Zaphira, va lui tenir tête. Entre mythe et histoire, Zaphira représente le combat d’une femme seule contre tous pour le royaume d’Alger.
Dans le récit de la Dernière reine, Adila Bendimerad et Damien Ounouri se lancent à la conquête de l’histoire algérienne, en même temps qu’à l’imaginaire d’une identité oubliée, bien longtemps avant l’histoire coloniale. Le récit se situe au XVIe siècle, avant l’occupation ottomane, et met scène la reine Zaphira et sa résistance, notamment au pirate Barberousse. Son statut contesté — entre légende et réalité — offre l’opportunité d’aborder une histoire méconnue à travers celle d’une héroïne tragique dont certains nient l’existence réelle. Or, Zaphira symbolise la question de l’effacement des femmes dans l’Histoire et la force d’évocation de la légende à une époque cruciale et jamais représentée de l’Histoire algérienne. Légende ou réalité, cette femme continue de marquer l’imaginaire algérien et cela a suscité « un désir de cinéma [souligne Adila Bendimerad]. Une nécessité politique et poétique, pour l’Algérie mais aussi pour le monde. » Les œuvres cinématographiques tournent majoritairement autour de figures héroïques masculines et les femmes reconnues sont généralement celles qui ont pris les armes. « Zaphira au milieu de tout cela était dissonante, sensuelle et surtout pas consensuelle. » Et Damien Ounouri d’ajouter : « Je ne me retrouve pas dans cette glorification majoritairement masculine. J’avais envie de faire des fictions autour du féminin. On ne peut pas mieux parler d’une société ou d’un monde qu’en parlant et en partant des femmes. [De plus], on ne peut pas continuer à avancer avec les trous noirs du passé sans savoir où s’adosser. » Raconter l’histoire de l’Algérie à travers un récit cinématographique avant la colonisation, c’est rare, et d’ailleurs en trouver des empreintes n’est guère aisé : « en enclenchant cette démarche [explique Damien Ounouri], nous nous sommes vite retrouvés dans le désert car il n’existe pratiquement aucune trace de ce passé ». Alors pourquoi ne pas « partir d’une femme enfermée dans un harem et dans les codes du patriarcat, et qui va exploser les lignes, presque en improvisant, accidentellement et par instinct, [c’est inscrire ainsi] l’histoire de quelque chose entre la volonté, les possibilités et la fatalité. »

Le projet de film d’époque se heurtait toutefois à un autre handicap de taille concernant les décors naturels : «  Tous les palais ont été rasés pendant la colonisation, plus des trois quarts des médinas et Casbahs ont été détruites en Algérie. » Il a donc fallu restaurer, réaménager ce qui demeurait et tourner dans différentes villes pour trouver les décors du film. Ce qu’il importait de montrer, c’était le rôle des femmes, malgré les injonctions du patriarcat. « Au cinéma [conclue Damien Ounouri], j’aime que ce corps féminin étonne, bouscule les regards de notre public habitué à voir dans la vie des “corps féminins hautement contrôlés”. »
La Dernière reine de Adila Bendimerad et Damien Ounouri est une première œuvre qui marque certainement la réappropriation de l’histoire algérienne par le cinéma algérien : une histoire tout à la fois culturelle et épique.

Après cet extrait d’entretien avec Adila Bendimerad & Damien Ounouri en 2022, une autre carte blanche est également donnée au réalisateur Arthur Harari, qui a gagné le prix du syndicat de la critique en 2022 pour son film :
Onoda. 10 000 nuits dans la jungle d’Arthur Harari

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la défaite du Japon est certaine, néanmoins sur ordre d’un major de l’école militaire, le jeune Hiroo Onoda est envoyé en mission sur une île des Philippines, peu de temps avant le débarquement états-unien, avec ordre de former un groupe de soldats pour harceler l’ennemi. De défaite, il n’est pas question, se sacrifier non plus, mais être autonome et survivre quoiqu’il arrive. Pris entre cette contradiction — l’obéissance absolue à la hiérarchie militaire et l’obligation d’être son propre chef — le soldat Onoda se sent d’autant plus responsable et inébranlable dans sa volonté de ne jamais se rendre. Il forme ainsi quelques hommes suivant une doctrine révélée par le major : la guerre secrète. La fidélité à l’empire et le refus de se rendre se perpétue durant vingt neuf ans pour Hiroo Onoda, avec la certitude que sa hiérarchie ne l’abandonnera pas et viendra le rechercher, lui et ses hommes, après la victoire.
Vingt neuf ans plus tard, un bateau accoste sur l’île, mais c’est un jeune homme qui débarque, venu rencontrer Onoda, resté seul dans la jungle après la mort et le départ de ses compagnons. Le jeune homme connaît son refus d’accepter la reddition du Japon et pour le rencontrer, il diffuse la chanson que son groupe chantait, mais Onoda menace le jeune homme.
Pour Onoda, le devoir est de mener une forme de guérilla contre la population philippine qui en paye le prix fort. Dans les nombreux débats qui prendront place dans les médias, « très peu d’attention a été portée aux dommages subis par les habitants de l’île de Lubang alors qu’une trentaine de cas d’homicide ont été répertoriés. » Le film d’Arthur Harari le montre bien avec les destructions de récolte par les soldats, l’exécution d’un paysan et l’assassinat d’une jeune Philippine. Jamais il n’y aura de confrontation avec les soldats états-uniens, au loin la vision de bombardements et un paquet de cigarettes flottant sur un ruisseau. Lorsqu’une délégation japonaise, accompagnée par son père, tentera de prendre contact pour confirmer la fin de la guerre et laissera des journaux ainsi qu’une radio, rien n’y fait. Onoda est convaincu qu’il s’agit de propagande ennemie et qu’il doit rester fidèle à la « mission » de guerre secrète.
Arthur Harari explique que « le film devait devenir une expérience de réalité. […] Il fallait que la pluie tombe sur les spectateurs. Là encore, un équilibre entre l’harmonie classique et un aspect direct, immersif [était nécessaire] pour créer une expérience particulière du temps et de l’espace. » Inspiré d’une histoire réelle suscitant de nombreux débats au Japon et ailleurs, le film montre les conséquences de la manipulation au nom d’une guerre secrète. Si certains l’ont considéré comme un héros, et d’autres comme une victime de l’éducation militaire inculquée à de jeunes recrues fanatisées, la fascination du public pour Onoda « a été utilisée comme un symbole, admirable aux yeux des conservateurs nationalistes, qui ne regrettent pas le passé colonialiste et guerrier du Japon. » Onoda. 10 000 nuits dans la jungle d’Arthur Harari ou l’horreur de la guerre dans toute son absurdité. Une démonstration mémorable.

Nous terminons ce tour des Regards Satellites avec un réalisateur que nous aimons beaucoup dans les chroniques, Bertrand Mandico. Entrer dans son univers c’est un peu forcer les portes d’un nouveau surréalisme, où se mêlent les influences de Maldoror, de Jean Cocteau et de bien d’autres, de Rainer Fassbinder dont il se réclame par rapport à une boulimie de création, tout à la fois, ludique, tragique, ironique. Autrement dit, il casse la baraque, il tourne en 35mm, trucages en direct sur les tournages, créations des décors, références reprises de cinéphiles, dessins et beaux textes, un artisan étonnant du cinématographe qui s’amuse des labyrinthes. Toujours surprenant, depuis ses premiers courts métrages, et idem pour ses trois longs métrages, accompagnés des musiques de Pierre Desprats… C’est je pense l’un des réalisateurs français les plus inventifs et les plus libres. Notre dernière rencontre est assez récente, elle s’est déroulée en octobre 2023, bien sûr autour de Conan, la barbare.

Après les Garçons sauvages et After Blue/Paradis sale, ce troisième long métrage de Bertrand Mandico, Conan, est le récit d’une femme qui, indéfiniment, revit un périple à travers les âges… De décennie en décennie, elle s’autodétruit et se métamorphose pour revenir sans cesse au même point de départ : l’enfer. Rainer, démon ou démone à tête de chien l’accompagne, la poursuit, la contrôle, et c’est aussi sa mémoire qui raconte les six vies de Conan, condamnée par on ne sait quelle malédiction à revivre son itinéraire depuis sa naissance, fille de sorcière mise en esclavage par une horde de barbares, qui gravite peu à peu les sommets de la barbarie.

Regards satellites
Du 27 février au 11 mars, en Seine Saint Denis…

Les disques Nato sont présents au Mans au Salon Les Allumés du jazz les 27 et 28 janvier au Mans (Palais des Congrès), et le duo Tony Hymas-Catherine Delaunay y jouera demain, le 28 à 12h.


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