Histoire d’une mémoire retrouvée. Espagne : La Nueve, Armand Gatti…

vendredi 25 août 2017
par  CP
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Histoire d’une mémoire retrouvée Espagne : La Nueve et Armand Gatti avec l’association 24 août 1944

CINÉMA

Lesa Humanitat d’Hector Faver La mémoire refusée

Voilà trois ans, l’association 24 août 1944 initiait et organisait une série d’événements — une grande manifestation, un colloque, une exposition, des projections de films, des représentations théâtrales… — pour faire émerger des faits quelque peu gommés de l’histoire officielle de la Libération de Paris : à savoir que les premiers libérateurs qui entrèrent dans la capitale étaient des Républicains espagnols, regroupés dans une compagnie, la Nueve.

Histoire d’une mémoire retrouvée, c’est notre sujet d’aujourd’hui, grâce aux archives de Radio Libertaire. Nous sommes en 2014, l’association 24 août 1944 travaille depuis un an à la préparation d’événements pour la reconnaissance du rôle de la Nueve dans la Libération de Paris et, par là même, pour notre mémoire sociale.

Armand Gati lit les témoignages rassemblés dans le livre d’Evelyn Mesquida et, pour lui, est évidente la mise en espace à la Parole errante de ces témoignages de gens simples, qui considéraient la liberté comme un but. La mise en scène se construit avec l’aide de Jean-Marc Luneau, son collaborateur de longue date. La scénographie et la vidéo sont confiées à Stéphane Gatti. Reste l’interprétation ?

Pour Armand Gati, elle va de soi, et il suggère que les interprètes soient des membres de l’association du 24 août 1944. Serge Utgé-Royo se charge de la musique, de lancer les chants, Juan Chica Ventura peint une très belle série de portraits de révolutionnaires et de combattants espagnols, dans la plus pure tradition populaire et à la manière d’affiches de cinéma. Les comédiens s’approprient les paroles des combattants… L’aventure de la Nueve commence de même que surgit l’histoire d’une mémoire retrouvée.

Depuis les actions et les initiatives n’ont pas cessé, il y a eu de nombreuses représentations des témoignages, en ajoutant le partage de la parole avec les femmes. Mais, avant de parler de la suite et de ce qui se passera cette année, le 24 août 2017, revenons aux débuts de l’association… C’est l’été 2014 et c’est la première émission sur Radio Libertaire.

Il y a 70 ans, Paris était libérée par les troupes de la 2e DB du général Leclerc et la Résistance intérieure. Mais la « commémoration » passe aisément sous silence que les premiers libérateurs, ceux de la compagnie de la « Nueve » étaient des républicains espagnols, dont de nombreux anarchistes de la CNT-FAI. Et ce fut cette compagnie qui arriva la première place de l’Hôtel de Ville, celle qui fit la jonction avec Résistance parisienne et dégagea la route pour les alliés. Cette unité espagnole sous les ordres du capitaine Dronne, s’exprimait en castillan et était plus connue sous le nom de « La Nueve ».

Les républicains espagnols se battaient également depuis longtemps auprès de la Résistance, dans les maquis du plateau des Glières, du Vercors, en Bretagne, en Gironde, dans le Massif central… Ils et elles ont participé à la libération de 27 villes françaises. Pour ces hommes et ces femmes, le combat contre les nazis n’était que le prolongement de la guerre contre les franquistes en Espagne. Et leur détermination était de combattre jusqu’au bout.

C’est donc un pan de l’histoire passée à la trappe que l’Association 24 août 1944 tient à commémorer cette année, en rappelant le rôle important des Espagnols de la Nueve et des Espagnol.es qui ont combattu dans les maquis aux côtés de la Résistance française pour abattre le totalitarisme fasciste. Avec l’idée que le nazisme et le fascisme vaincus, écrasés, ils et elles repartiraient combattre les fascistes franquistes de l’autre côté des Pyrénées.

Comme je m’y étais engagée, je me suis glissée durant les répétitions de La Nueve, mise en scène par Armand Gatti, pour prendre des sons. En attendant le spectacle du 23 août à la Parole errante — le lieu de Gatti à Montreuil —, j’ai voulu vous donner un avant-goût d’une réalisation en plein processus de construction. Les voix qui portent et se lancent, la scénographie qui s’élabore, une recherche commune, en groupe, une spontanéité porteuse d’émotion, de sincérité et de spontanéité… Et soudain, les témoignages prennent corps dans le récit d’une histoire commune et universelle.
Des ouvriers, des paysans, voilà ce qu’étaient les combattants de la Nueve qui, simplement et sans en tirer gloire, n’abandonnaient rien de leur idéal de liberté, et cela au péril de leur vie.

Dans l’espace familier de la Parole errante, j’ai évidemment repensé aux concerts, aux animations organisées dans cet endroit, toujours dans le contexte militant d’une transmission de l’histoire sociale, internationale et populaire. Je me suis souvenu aussi d’une autre lutte importante de « notre » histoire, lorsque que Peter Watkins a tourné La commune de Paris, ici même dans les espaces de la Parole errante.
C’est contre le déni de l’histoire — l’histoire officielle —, que l’association 24 août 1944 s’est donné le but de faire connaître et de cultiver la mémoire de la Libération de Paris en 1944, en liant « cette célébration à la participation des antifascistes espagnols de la 2e DB, en exposant toutes les facettes de cette lutte commencée le 19 juillet 1936 en Espagne et continuée sur différents fronts en Europe et en Afrique, et plus particulièrement dans les maquis en France. » Pour beaucoup de femmes et d’hommes, elle se prolongea dans le combat contre le franquisme, jusque dans les années 1960.

Musiques : Serge Utgé-Royo, Una Nube hispana, Julio 36, Andaluces de Jaen, La poesia es un arma cargada de futuro, Los pies del viejo republicano
BO Land and Freedom, George Fenton. Direct de la Nueve : Las Barricadas, Ay Carmela, Si me quieres escribir

Merci à Serge, Daniel, Bernard, Frank, Juan, Hugo et Jean-Marc de m’avoir acceptée durant leurs répétitions.

Lesa Humanitat d’Hector Faver La mémoire refusée

Hector Faver est argentin et vit en Espagne où il a créé une école audiovisuelle de documentaires.

Lesa Humanitat est un documentaire militant et assumé comme tel, avec la rage et la volonté de dénoncer l’impunité des responsables de crimes franquistes, toujours libres et même au cœur des institutions. Partant du constat de la reconnaissance en Argentine des crimes perpétrés par les militaires argentins, Videla et autres, pourquoi ne dit-on rien des crimes franquistes ? Pourquoi cette impunité et le blocage des enquêtes ? Pourquoi ce silence après la mort de Franco ?

La transition démocratique espagnole est toujours présentée comme un modèle. Or il faut savoir qu’une célébration de la transition démocratique est organisée par quatre personnes, dont une a été le « charcutier  » de Vitoria en mars 1976, quand la police a assassiné et littéralement liquidé des travailleurs en grève.

Le vol des bébés pendant le franquisme a été qualifié de problème économique, et justifié comme tel avec l’appui de l’Église. C’était en fait un système. Le vol et la vente de bébés étaient lucratifs. 30 000 vols de bébés ont ainsi été recensés jusqu’en 1952. Après cette date, le commerce s’est poursuivi sans recensement, avec l’aval de l’État, puisque cela s’est passé dans les institutions publiques.

Le film d’Hector Faver est une véritable enquête et rapporte les témoignages de personnes, d’associations, et s’élève contre l’argument opposé comme quoi les crimes franquistes feraient partie du passé. Il ne s’agit pas du « passé », rétorque le réalisateur, puisque les mères des enfants volé.es continuent de réclamer justice et que le déni se poursuit concernant les fosses communes.

Le terrorisme d’État, mis en place sous Franco, doit être analysé ainsi que les crimes commis pendant quarante ans de franquisme, au même titre que les crimes contre l’humanité perpétrés par les fascistes, les nazis ou les bourreaux du régime de Pol Poth. On parle des camps de concentration, celui d’Auschwitz Birkenau est un lieu de mémoire, mais on ne parle pas des camps en Espagne : 200 camps de concentration ont été organisés, où s’entassaient des milliers d’opposants et d’activistes, le dernier camp a été fermé en 1947.

La « transition démocratique  » repose sur l’impunité des franquistes et des crimes contre la population pendant 40 ans. Il n’y a eu aucune remise en question de ceux qui ont du sang sur les mains. Il fallait à tout prix dissimuler les crimes franquistes, jusqu’à la mascarade de la bénédiction du pape de la vallée de los Caidos où est enterré Franco et des combattants nationalistes de 1936-39, quelque 50 000, dont des républicains ensevelis avec leurs bourreaux.

Tourner la page du passé ? Pour cela, il faut la lire.

Lesa Humanitat d’Hector Faver

sortira à la rentrée, pas seulement dans des festivals. Il faut le souhaiter. À suivre…