Les Chambres closes

Histoire d’une prostituée juive d’Algérie de Germaine Aziz (Nouveau monde)
samedi 5 janvier 2008
par  CP
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« Le soir, la chambre sent le sperme, la sueur, les pieds sales. Une odeur qui colle à ma nuit. » Germaine Aziz.

Les Chambres closes est le témoignage bouleversant d’une femme, qui, dès l’enfance, est prise dans un engrenage, la mort de la mère, la misère, le rejet du père… C’est aussi une description de l’Algérie coloniale, des conditions de vie misérables des populations locales qui ne bénéficient pas des soi-disant « bienfaits de la civilisation » occidentale comme le claironne la propagande coloniale destinée à la “métropole”.

Des images exotiques à la réalité, il y a un abîme. Selon l’histoire officielle, l’Algérie de la colonisation avait « ouvert la voie du progrès ». Dans la réalité, c’est autre chose : : « Dans nos rues grouille la misère, la maladie. Des vieux avant l’âge ont le visage rongé par la lèpre, un trou noir à la place du nez. Des mendiants accroupis dans la pénombre tendent des moignons ulcéreux, des femmes décharnées offrent à de petits squelettes un sein plat comme une galette. »

Et dans cette Algérie colonisée, les enfants arabes, les enfants juifs apprennent — et cela est une constante de l’absurde et du cynisme colonial — : nos ancêtres les Gaulois…

Conquises et occupées, les populations doivent de surcroît nier toute culture propre. Le droit des conquérants prime et l’histoire officielle est écrite par les vainqueurs.

Et dans le système colonial, il y a le système de la prostitution qui profite à beaucoup de monde, sauf évidemment aux prostituées, considérées comme une marchandise, une source de profit, de la chair à plaisir qui n’existe pas sinon par la fonction de réceptacle à sperme et objet de fantasmes.
Ces femmes n’existent pas en tant qu’être humaine, mais elles sont fichées, menacées, méprisées, vendues, brutalisées avec la complicité des autorités vis-à-vis de cet esclavage sexuel. Le lien police, milieu, proxénètes et maisons closes est ordonné, « les bordels sont des endroits où l’ordre, la hiérarchie sont des plus stricts ». Chacun y a son rôle et son profit, ses règles et sa moralité revendiquée ! Mais oui, par exemple la prostituée doit être “maquée”, pardon, on dit « mariée » ! Hypocrisie oblige !

Les prostituées sont enfermées dans de célèbres maisons closes — le « Chat noir », le « Sphinx »… Elles sont à l’abattage… Trente passes ou plus pendant la journée dans des chambres closes, au sens littéral du terme, puisque les ouvertures vers l’extérieur sont interdites par la loi. «  Le soir, la chambre sent le sperme, la sueur, les pieds sales. Une odeur qui colle à ma nuit. »

Les chambres closes. Histoire d’une prostituée juive d’Algérie de Germaine Aziz est un document rare, essentiel pour pénétrer dans l’univers des tabous, des non dits, de la complicité de toute une société, de l’histoire des sexualités et de la prostitution.

Dans une Algérie sans fard, une femme lutte contre un système de mépris total de l’être humaine, contre la misère et l’enfermement…
Sortir de l’enfermement, s’échapper quand on a toujours été sous la coupe de quelqu’un, « Être ma maîtresse, [écrit Germaine Aziz] avoir osé prendre ce risque c’est un cadeau que je me suis fait. ». Et pourtant, l’angoisse est présente, si l’on venait à découvrir son passé, son casier judiciaire, qu’elle est fichée…
« Sur ma fiche, à “signe particulier”, ils ont mis néant. Moi, j’y inscrirai plutôt : flouée. C’est un signe visible celui-là. Ça se devine du premier coup d’œil une femme flouée, on lui parle comme à une perdante. »

Récit grave, poignant, dépourvu de toute complaisance salace et des clichés habituels : c’est l’histoire d’une prostituée juive d’Algérie .



Les Chroniques rebelles en compagnie de Christelle Taraud, auteure de La Prostitution coloniale, Algérie, Tunisie, Maroc, 1830-1962, qui a préfacé ce témoignage de Germaine Aziz. Voir article sur l’ouvrage de Christelle Taraud dans archives/essais.