La Commune n’est pas morte. Les usages politiques du passé, de 1871 à nos jours

Éric Fournier (Libertalia)
mardi 2 avril 2013
par  CP
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Aujourd’hui analysée par les historiens comme un singulier crépuscule des révolutions du xixe siècle, la Commune de Paris fut longtemps considérée comme l’aurore des révolutions du xxe siècle, comme une lutte à poursuivre. Cet essai se penche sur les usages politiques des mémoires de cet événement tragique dont la complexité favorise une grande plasticité mémorielle. Et chacun investit cet événement fascinant de ses propres attentes, étroitement liées aux enjeux politiques du temps.

Les mémoires de la Commune sont plurielles et conflictuelles. Répliquant à la violence discursive des Versaillais, puis à la volonté d’oubli des républicains modérés, les vaincus imposent dès les années 1880 la montée au mur des Fédérés comme un rituel politique révolutionnaire majeur. À partir des années 1920, les usages mémoriels dominants sont le fait du communisme, et dans une moindre mesure des socialistes et des anarchistes. Dans le même temps, l’extrême droite est tiraillée entre la redite des outrances versaillaises et la volonté de s’approprier l’épopée communarde – en vain.

De 1871 à 1971, la Commune est mobilisée, intégrée avec force aux luttes politiques et sociales ; et elle mobilise à son tour, contribuant parfois aux victoires des forces de gauche en France, lors du Front populaire notamment. La Commune est alors politiquement vivante. Après le chant du cygne du centenaire (1971), vient le temps de l’apaisement et du déclin. Mais si la Commune peine à mobiliser aujourd’hui, son mythe apparaît indéracinable et ressurgit ponctuellement dans le champ politique, parfois avec force.

La Commune est peut-être la période révolutionnaire qui a le plus suscité de volonté de réappropriation par divers mouvements ou courants politiques opposés et très contradictoires. Elle reste cependant, pour certains et certaines, l’image exemplaire d’une révolte spontanée et de l’auto organisation de toute une population. Une image restée vive sans doute en raison de l’élan d’émancipation qu’elle a soulevé et de la remise en cause radicale d’un système de société, même si l’on peut regretter, avec le recul, le respect dont a bénéficié la banque de France pendant ce printemps trop court de 1871.

Il est certain que la mémoire de la Commune est « plurielle et conflictuelle »
et que, notamment pour les autorités et les privilégiés, elle a représenté
une « apocalypse rouge » menée par des « ouvriers barbares », par exemple dans l’histoire officielle, très soutenue et amplifiée par la presse
de l’époque, mais aussi, comme le rappelle Éric Fournier, par une « mise en forme frénétique de la mémoire des vainqueurs » grâce à des artistes et des écrivains connus, Théophile Gautier, les frères Daudet, George Sand parmi d’autres…

Cette frénésie est décrite ainsi par l’historien Lissagaray : « La haute et la basse pègre avaient trouvé dans la Commune un filon fort lucratif et l’entretenaient savamment. Pas de goujat des lettres qui ne bâclât sa brochure, son livre, son histoire… » Belle opportunité pour quelques uns !
Entre 1871 et 1873, on compte des milliers d’articles de journaux, des centaines de caricatures, de photographies et quelque 300 livres qui légitiment d’autant la répression et le retour à l’ordre. Il s’agissait également, pour les éditeurs, de faire frémir le bourgeois.

L’histoire des vainqueurs, l’histoire officielle est évidemment sélective, qu’en est-il dès lors pour cette insurrection qui se caractérise par une « discordance entre l’histoire et les mémoires de la Commune » ?

Dans La Commune n’est pas morte. Les usages politiques du passé de 1871 à nos jours, Éric Fournier s’attache, à travers les formes récurrentes de déni, d’occultation, d’orchestration et de manipulations mémorielles, à démêler les usages politiques des mémoires de la Commune, de même que les enjeux des symboles qui y sont liés depuis bientôt un siècle et demi.

« Histoire et mémoire sont deux approches différentes du passé. L’histoire
est une science humaine et sociale œuvrant à une lecture la plus complète, objective et impartiale possible du passé. Elle est une construction critique.
La mémoire est un usage partiel et partial du passé. C’est ce dont un groupe
se souvient ou veut se souvenir. Elle est une construction sociale, affective
et souvent politique du passé. [mais, ajoute Éric Fournier,] La frontière
entre histoire et mémoire est cependant poreuse.
 » Et l’enseignement
de la Commune, comme son utilisation en font la démonstration.

Loin de vouloir mythifier de quelconque manière la Commune, il n’en demeure pas moins qu’elle a montré « que la souveraineté ne se délègue pas, ne se représente pas, mais qu’elle s’exerce. » Ce qui, aujourd’hui, en fait une expérience qui porte à réflexion, non seulement sur « les liens entre histoire, mémoire et politique », mais aussi sur la perception des luttes à venir.
La Commune a représenté « une forme de démocratie directe, partant d’en bas, où les insurgés entendent être leur propre maître, s’autogouverner pleinement. De toutes les insurrections du siècle, elle est celle qui a porté à son point le plus haut cette organisation de la souveraineté populaire, où les représentants ne sont que tolérés par ceux qui les ont élus et où les citoyens entendent participer réellement à l’exercice quotidien du pouvoir. »

Reste à trouver la ou les formes de lutte qui permettent de s’affranchir d’un système blindé contre toute revendication de démocratie directe…