Les œillets sont coupés. Chroniques portugaises

Charles Reeve (Paris Méditerranée-Les pieds dans le plat)
samedi 19 janvier 2008
par  CP
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1974-1975. Un bastion fasciste saute au Portugal . Mais qu’en est-il vraiment de cette révolution des œillets ? Retour sur un coup d’État militaire programmé contre un régime fasciste moribond « incapable de se réformer pour répondre aux exigences d’une économie moderne » et transformé, par la mobilisation populaire, en révolution des œillets.

D’abord décontenancés par l’ampleur de la participation populaire qui explose littéralement après des années de régime autoritaire et après le coup d’État militaire d’avril 1974, les démocrates patentés se sont très vite attelé à la "transition démocratique". Charles Reeve écrit à ce sujet : « L’échec de la "Révolution des œillets" signifie la victoire de la "transition démocratique" ». Il fallait bien cela pour mettre en place cette fameuse économie moderne, grand thème mobilisateur des capitalistes.
Autrement dit, il fallait s’adapter… enfin… adapter la force de travail !

Après cette récupération par l’État… Ce fut la déception, la dépolitisation… Un scénario pas très original, mais qui fonctionne. L’expérience autogestionnaire des coopératives de la région de l’Alentejo, mise à mal par la main mise du parti communiste, recevra le coup de grâce avec la réforme agraire des socialistes en 1976.

Démocratie… Libéralisme… et les terres sont rendues aux propriétaires ! « La démocratie bourgeoise marque sa clémence là où l’État est menacé. Le système ne peut tout de même pas accepter qu’on s’active à mettre à bas les institutions. »
Alors finie l’expérience libertaire ! Pas touche au principe capitaliste de propriété privée ! Et le profit aux profiteurs !

Depuis la révolution des œillets, le système abêtit la population avec le foot, la religion, la drogue…. Et, d’après les politiciens, le miracle de Fatima, nouvelle version, a été l’entrée du Portugal dans la Communauté européenne et le Portugal est devenu « la petite vitrine de la spéculation capitaliste moderne » ! Décidément, Les œillets sont coupés  !

« La liberté est, dans nos sociétés, une question formelle. Le mot n’a pas de sens réel hors la dimension individuelle, existentielle, de refus de la servitude ». Et comme pour souligner encore une notion importante des manipulations actuelles, qu’il s’agisse de l’apologie de la guerre, du nationalisme ou des discriminations, Charles Reeve commence ses Chroniques portugaises avec cette phrase de Traven extraite du Vaisseau des morts : « Où donc est ma patrie ? Ma patrie est là où je suis, où personne ne me dérange, où personne ne me demande qui je suis, d’où je viens et ce que je fais. »


Lire :
Portugal l’autre combat. Classes et conflits dans la société, (Spartacus, 1975).
Jaime Semprun, La Guerre sociale au Portugal, (Champ Libre, 1975).
Charles Reeve, La conception putschiste de la révolution sociale. Le cas portugais, (Spartacus, 1976).
Charles Reeve, Les œillets sont coupés. Chroniques portugaises, (Paris-Méditerranée, 1999).
Joao Freire, Les anarchistes au Portugal, (Éditions CNT, 2002).
L’autogestion au Portugal (La Rue N°29).