L’arme à l’oeil. Violences d’État et militarisation de la police de Pierre Douillard-Lefevre

mardi 13 septembre 2016
par  CP
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Automne 2014, un manifestant est tué par une grenade lancée par un gendarme à Sivens. L’armement de la police fait, pour la première fois, la une de l’actualité.

Loin de susciter de réactions à la hauteur, ce drame est l’occasion pour le pouvoir de renforcer ses stratégies de maintien de l’ordre en faisant interdire et réprimer implacablement les mobilisations qui suivent. La mort de Rémi Fraisse n’est ni une " bavure ", ni un accident.

Elle est le produit d’une logique structurelle, qui s’inscrit dans un processus d’impunité généralisée et de militarisation de la police en germe depuis deux décennies. Sur fond d’hégémonie culturelle des idées sécuritaires, la police française se dote de nouvelles armes sous l’impulsion des gouvernements successifs : taser, grenades, flashballs, LBD. On tire à nouveau sur la foule. D’abord expérimentées dans les quartiers périphériques, puis contre les mobilisations incontrôlables, les armes de la police s’imposent aujourd’hui potentiellement contre tous.

« En blesser un pour en terroriser mille », telle est la doctrine des armes de la police. Cet essai passe en revue l’armement de la police pour comprendre ce que les armes disent de notre temps, quelles sont les logiques politiques qu’elles suggèrent, au-delà des spécificités françaises d’un maintien de l’ordre présenté comme irréprochable.

Pierre Douillard est blessé au visage lors d’une manifestation, par le tir d’une nouvelle arme de la police : les Lanceurs de Balles de Défense. Nous sommes en 2007, il a 16 ans. Depuis, il lutte aux côtés d’autres blessés contre la militarisation et l’impunité des forces de l’ordre. Aujourd’hui aspirant chercheur en sciences sociales, diplômé en histoire et sociologie et auteur d’un travail de recherche sur les politiques urbaines, il livre une analyse partielle et partiale du fonctionnement d’une institution toute-puissante : la police.

Entretien avec Pierre Douillard-Lefevre, Patrick Vassort…

Une émission en collaboration de Thierry et Christophe

Qui s’est poursuivie à Publico (145 rue Amelot, 75011Paris

L’arme à l’œil

Violences d’État et militarisation de la police

Pierre Douillard-Lefevre (Bord de l’eau)

Durant toutes les mobilisations contre la « loi Travail » du printemps dernier, la répression contre les manifestant.es n’a cessé de s’accentuer. La liste des blessures graves s’est multipliée en raison de l’usage effréné de gaz lacrymogènes ; des lanceurs de balles de défense, des grenades de désencerclement ; des lanceurs Cougar en tir tendu ; des matraquages des visages et des têtes, et enfin de l’usage des canons à eaux.

Pour Pierre Douillard-Lefevre, auteur du livre L’Arme à l’œil aux éditions du bord de l’eau, ces violences sont le résultat d’une « militarisation de la police ». Son essai, achevé avant le début du mouvement social contre la loi Travail, l’intensification de la répression policière et judicaire et l’impressionnante opération de désinformation des médias dominants, passe en revue l’armement de la police pour comprendre ce qu’implique l’utilisation de ces armes et les logiques politiques qui les sous-tendent. Analyse sociale et politique autant que recension de faits contemporains, cet ouvrage s’adresse très largement à celles et ceux qui ignorent les pratiques de la logique policière, mais aussi à celles et ceux qui développent une légitime défiance vis-à-vis de l’État et de sa violence.

Derrière la militarisation de l’arsenal répressif, il y a l’idée, un fil conducteur récurrent sur fond de discours sécuritaire : à savoir le climat général serait de plus en plus violent et les « nouvelles contestations » plus offensives qu’auparavant. Cet argument, admis comme fait établi à force d’être martelé par les forces de l’ordre et les médias, justifie à lui seul l’amplification d’un arsenal d’armes offensives, de même qu’un changement de doctrine du maintien de l’ordre public. Ainsi les gaz lacrymogènes et les canons à eaux, qui étaient autrefois utilisés pour la dispersion des manifestant.es, s’accompagnent aujourd’hui de grenades offensives et de Flash-Ball dont les graves effets ciblés témoignent d’un changement de doctrine. En effet, le policier qui presse sur la détente de son arme blesse une personne avec pour objectif d’en terroriser des milliers.

Cet armement accru de la police a d’abord été expérimenté à moindre échelle avant d’en généraliser son emploi. Depuis plusieurs décennies, l’État français teste ces innovations répressives et son matériel dans les grands ensembles en périphérie des villes où sont concentrées les populations non-blanches et pauvres.

Dans ces zones de relégation, la présence de l’État se réduit souvent à une police d’intervention, évidemment soutenue par sa hiérarchie, qui n’hésite pas à « jouer » avec de nouvelles armes contre des populations discriminées. Relent de colonialisme et de racisme oblige ! C’est ainsi que l’écrasante majorité des blessures graves causées par l’arsenal policier intervient dans les quartiers pauvres et sur des individus non-blancs.

Longtemps testé dans les « banlieues » sous forme de guérilla urbaine, le phénomène s’applique à présent à tout le monde et les nombreuses victimes du mouvement social du printemps dernier témoignent de la généralisation des violences policières contre toute forme de contestation. Par la banalisation de l’utilisation de ces nouvelles armes, la police a clairement voulu punir les manifestant.es afin d’étouffer leurs protestations et entraver l’exercice de libertés fondamentales dans un pays qui s’auto déclare « démocratique ». Une violence policière destinée à bâillonner toute expression de révolte populaire en meurtrissant physiquement à coup de matraque et de Flash-Ball les corps des manifestant.es afin de les soumettre à l’ordre étatique. La liberté d’expression a été asphyxiée par les gaz lacrymogènes et par la logique brute de l’exercice du pouvoir, c’est-à-dire une « gouvernance par le 49.3 et le Flash-Ball ».

Et pourtant… Face à un tel emballement de la violence étatique, face au triomphe de la pensée sécuritaire, face à la banalisation des dispositifs de contrôle et de répression renforcée dans le cadre de l’état d’urgence, de nombreux exemples d’actions collectives ont émergé contre les violences policières, par exemple le développement des équipes légales et médicales dans les quartiers populaires et les ZAD…

Les manifestations récentes démontrent qu’il est encore possible de résister face à la violence d’État, mais qu’il faut également se poser la question : que ferons-nous face aux inéluctables violences policières prochaines ?

Ce à quoi Patrick Vassort répond : « Je serai encore prêt ! Avec mon masque à gaz, mes protections, mon foulard, mes vêtements noirs, car ainsi on se protège individuellement tout en protégeant le collectif, en évitant les identifications faciles, la haine visible de certains représentants des « forces » dites de l’ordre […] et je serai en « tête de manif » lors des prochaines manifestations où qu’elles soient ; je viendrai en aide à ceux et celles qui, parmi nous, femmes et hommes, lycéen.nes, étudiant.es, chômeurs.ses, travailleurs.ses précaires ou pauvres, seront en difficulté et agressé.es et [je] m’engage à me défendre et à nous défendre contre toute agression policière ou gouvernementale, par les moyens dont je disposerai. C’est dans l’action militante et la défense de nos libertés que [le] « je » deviendra un « nous » !

Lettre-manifeste pour la liberté de manifester

Depuis des semaines, le gouvernement et les médias utilisent les mêmes « éléments de langage » pour faire croire que les manifestations seraient composées de gens raisonnables qui ne comprennent pas encore les avantages de la « loi travail », loi européenne et non El Khomri, d’une part et, de l’autre, de casseurs, délinquants, étrangers et dangereux. Mais qui fréquente les têtes de manifestation afin de se joindre à ces personnes et de vérifier ces propos ? Il me semble donc très étonnant que les commentaires des journalistes et hommes politiques participent de fantasmes superbement élaborés, même dans les milieux intellectuels.

L’équivalence faite entre manifestant et casseur est une manipulation politique et médiatique que nous refusons. Elle est d’autant plus artificielle que nous savons que des policiers de la Brigade Anti-criminalité (BAC), et autres briseurs de mouvement, s’infiltrent dans les cortèges. Le chaos et la répression qu’ils y provoquent, dès lors, favorisent indûment l’assignation aveugle d’identités et de responsabilités préfabriquées.
Cependant, pour avoir l’habitude des manifestations et des "têtes de manif", je crois pouvoir affirmer que le fantasme est plus fort que la réalité et que le gouvernement socialiste, les représentants politiques des partis les plus puissants de France, les médias dominants font du mensonge un mode de gouvernement et de domination.
Mardi 14 juin à Paris, en tête de manifestation, il y avait des jeunes lycéen.nes, étudiant.es et travailleur.euses qui, depuis des années voient leur avenir détruit par des politiques répressives, le développement d’un capitalisme de plus en plus agressif, des patrons et des ministres de la République expliquant qu’en refusant de se faire gratuitement matraquer ils/elles deviennent des terroristes ou des "casseurs", laissant entendre qu’ils/elles sont soit idiot.es soit fachos, soit délinquant.es.

La réalité est plus simple pour l’immense majorité de ces gens en noir : comme moi, ils veulent défendre leur avenir et celui de leurs enfants ; comme moi, ils ne veulent pas d’une flexibilité professionnelle dont les "plans sociaux" seront payés par leurs impôts ; comme moi, ils refusent la privatisation des bénéfices et la socialisation des coûts liés aux erreurs et aux vols du patronat et de l’actionnariat ; comme moi ils veulent manifester leur opposition à un projet de société qui repose sur la productivité du capital et l’abstraction de toute richesse ; comme moi, ils pensent que la démocratie ne se gagne pas tous les cinq ans dans les urnes mais chaque jour dans les actes de chacun et de tous ; comme moi, ils pensent que les élections sont devenues une permission pour la domination impensée ; comme moi, ils constatent que s’opposer majoritairement à une loi c’est prendre le risque d’être criminalisé ; comme moi ils ne souhaitent pas recevoir des coups de matraques, des balles de LDB, des grenades de désencerclement à hauteur du visage, être gazés ; comme moi, ils ont compris que les ordres sont de casser du manifestant pour casser l’opposition ; comme moi ils ne supportent plus la morgue du Premier ministre ainsi que celle du ministre de l’Intérieur et de bon nombre d’hommes et femmes politiques... les mensonges répétés du chef de l’État.

Alors comme moi, ils achètent des masques à gaz, des protections utiles pour le sport, des vêtements noirs afin de ne pas être identifiables, car chacun sait après avoir manifesté ces derniers mois que le délit de sale gueule est très largement partagé dans la police et dangereux ; comme moi ils ont envie de crier que "tout le monde déteste la police" lorsque, comme mardi 14 juin et alors qu’il ne se passe rien de notable, les CRS font une sortie, faisant tomber des dizaines de manifestant.es, les frappant à coups de matraque et de tonfa à la tête, sur la colonne vertébrale ; comme moi, ils/elles comptent mieux les blessés (petits et grands) de la manifestation du 14 au nombre de plusieurs centaines que le ministre de l’Intérieur ; comme moi, ils/elles sentent la haine monter en eux lorsque, voyant un.e manifestant.e à terre, sans connaissance, dans un état visiblement grave, les CRS continuent de gazer et de matraquer jusqu’à faire une deuxième victime au même endroit alors que certain.es des manifestant.es portaient secours au blessé ; comme moi ils/elles ont compris que les socialistes ne comprennent rien à la dynamique qui aujourd’hui existe dans le pays ; comme moi ils/elles savent que protéger l’hôpital Necker des deux hurluberlus qui s’y sont attaqués (sur la masse d’individus cela signifie que les manifestant.es sont très disciplinés) était un jeu d’enfants pour des forces de l’ordre qui coulissaient en grand nombre le long des manifestant.es afin de les agresser, de les blesser, de les détruire, mais qu’aucun ordre n’a été donné pour cela ; comme moi ils/elles savent que les "casseurs" des services publics ne sont pas ceux qui s’attaquent à une baie vitrée mais ceux qui font disparaître les moyens humains et matériels de ces mêmes services au profit de services privés et que ces "casseurs" sont les cols blancs des ministères, les lobbies patronaux, les partis politiques et la commission européenne.

Comme moi sans doute, ils/elles ont aujourd’hui plus de rage encore que lundi 13 au soir, car mardi 14 juin l’État a montré à quoi servait le monopole de la violence, lorsqu’il est entre les mains d’un pouvoir délétère : il fait tomber tout espoir de "vie bonne" ; comme moi ils/elles savent qu’en 1789 les "casseurs" ont pris la Bastille, qu’entre 1939 et 1944 des "terroristes" luttaient et résistaient contre la terreur nazie ; comme moi ils ont compris et savent que le langage, comme l’avait analysé Klemperer, est un outil du pouvoir et de l’idéologie dominante et que l’idéologie dominante est celle de la classe dominante.
Alors comme eux, peut-être, je me prépare à de prochaines manifestations. Je ne suis pas un "casseur", pas un "terroriste". Je veux encore être libre ! Libre de pouvoir participer à des décisions collectives sans menaces de 49,3, sans menaces de militarisation de l’espace public. Libre de manifester sans prendre de risques pour ma santé, sans que des enfants prennent de risques pour la leur. C’est pour cela que lors de la prochaine manifestation, comme eux, je serai encore prêt ! Avec mon masque à gaz, mes protections, mon foulard, mes vêtements noirs, car ainsi on se protège individuellement tout en protégeant le collectif, en évitant les identifications faciles, la haine visible de certains représentants des « forces » dites de l’ordre.

J’assume pleinement mes propos et je serai en « tête de manif » lors des prochaines manifestations où qu’elles soient ; je viendrai en aide à ceux et celles qui, parmi nous, femmes et hommes, lycéen.nes, étudiant.es, chômeurs.ses, travailleurs.ses précaires ou pauvres, seront en difficulté et agressé.es et m’engage à me défendre et à nous défendre contre toute agression policière ou gouvernementale, par les moyens dont je disposerai.
C’est dans l’action militante et la défense de nos libertés que ce "je" deviendra un "nous" !

Patrick Vassort