THEE WRECKERS TETRALOGY de Rosto. La Communion de Jan Komasa. Monos de Alejandro Landes

dimanche 1er mars 2020
par  CP
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THEE WRECKERS TETRALOGY
Film de Rosto (4 mars 2020)

Thee Wreckers TETRALOGY de Rosto, au cinéma le 4 mars. Des images, des musiques, une déambulation fascinante dans l’univers surréaliste d’un artiste, Rosto, aux multiples dons et facettes créatives… En découvrant Thee Wreckers Tetralogy, c’est tout un pan des possibilités filmiques qui se révèlent par l’immersion dans un espace au delà de l’écran et c’est un choc.

Rosto, réalisateur, illustrateur et musicien nous entraîne dans un monde à la fois proche et onirique à l’extrême, un peu à la manière d’Alice lorsqu’elle goûte au champignon qui l’introduit à d’autres visions, d’autres regards… Et ce qui est peut-être le plus impressionnant, c’est la fabrication de cet univers qui, du point de vue de l’image, garde sa forme artisanale, ce qui en amplifie encore la caractéristique hallucinogène et la liberté du sans bornes. En fait, il n’y a ni fin, ni commencement, juste des passages par l’eau, la mer, les éléments, la danse des oiseaux, qui scandent les différentes phases d’un récit visuel, musical, qu’il serait vain de vouloir séparer. Les deux supports sont à ce point imbriqués qu’il est impossible d’en disjoindre les effets. Indissociables les images et la bande son, qui représente selon Rosto une quatrième dimension, augmente l’espace du film : « le son vous englobe et vous pousse à l’intérieur du film ».

De Beheaded à Reruns, en passant par son roman graphique Mind My Gap, dont il devait faire un long métrage, chacune des œuvres de Rosto est, comment le dire, « un voyage entre le réel et l’imaginaire ». C’est également s’immiscer dans un univers fantasmé et libre.
 Rosto, en mettant en images ses mondes rêvés, en utilisant des techniques graphiques et cinématographiques, met en place une désinhibition des codes, des représentations et ouvre ainsi l’écran à des récits multidimensionnels et intemporels, de la mémoire de l’enfance au cauchemar, du souvenir au gouffre…

L’expérience de Thee Wreckers Tetralogy déclenche des émotions et des sensations étonnantes, dues sans doute à la musique au cœur du film, c’est aussi une impression du no limits, et d’abandon des critères habituels pour les films d’animation, musicaux ? « Cette tétralogie conçue comme un cadavre exquis (chaque nouvel épisode commence là où le précèdent se termine) met en scène la mort du groupe originel de Rosto THE Wreckers pour le voir renaitre sous la forme du groupe virtuel THEE WRECKERS. » Cadavre exquis, c’est bien le terme, car je n’ai cessé d’avoir en tête des textes construits, en écriture automatique, des animations, des processus surréalistes dans la lignée d’un Benjamin Péret, transcendant à la fois l’intime, l’introspection et le mythique… « Si vous faîtes un rêve seul, c’est un rêve. Si vous le faîtes à plusieurs, c’est la réalité »…

Et à part le film, Thee Wreckers TETRALOGY — fulgurante découverte —, se profilent une exposition autour des créations de Rosto, la sortie d’un livre graphique, de DVD, coffrets, de vyniles…
https://theetetralogy.com/

La Communion
Film de Jan Komasa (4 mars 2020)


Depuis le film de Pawel Pawlikowski, Ida, se déroulant dans la Pologne de 1962, je n’avais pas vu de film décrivant la prégnance des institutions religieuses au sein de la société polonaise. Dans le cas du film de Komasa, La Communion, les institutions catholiques et leurs règles en sont même le nœud et le ressort dramatique. L’interprétation de Bartosz Bieliena y est sans aucun doute pour quelque chose, dans sa façon hallucinée d’incarner Daniel, jeune délinquant qui se découvre une vocation spirituelle dans un centre de détention. Il en est toutefois écarté par son passé d’adolescent criminel, comme lui fait remarquer l’aumônier qui officie au centre de redressement.

L’opposition entre la foi et les institutions, la violence et l’idée de rédemption habite le récit du film. Daniel est pris au piège entre son passé, ses rêves et ses velléités religieuses, qui seraient non seulement un moyen de transcender son crime, mais encore sa classe sociale.

Enfermé depuis cinq ans dans un centre pour délinquants mineurs, Daniel vient d’avoir 20 ans et va suivre un programme de réinsertion dans un atelier de menuiserie, situé dans une petite ville de l’Est de la Pologne. Le semblant d’une autonomie nouvelle le porte à ne pas se rendre immédiatement dans l’usine où il est attendu. Il se réfugie dans une église et rencontre une jeune fille auprès de laquelle il se prétend prêtre.

L’Église a joué un rôle déterminant à l’époque communiste, mais après la chute de celui-ci, « elle a perdu du terrain. La conséquence de tout cela a été une fracture au niveau national. Le pays est coupé en deux avec à l’Est, des gens en pleine déréliction et à l’Ouest, des individus tournés vers la démocratie et pro Europe. L’endroit où nous avons tourné le film est très conservateur [explique le réalisateur], la religion régente le quotidien. C’est très important pour comprendre le film, [qui] reflète cet esprit très polonais. Parce que des gens se sentent exclus de la marche du monde, de la révolution numérique, ils se sentent abandonnés et se tournent vers une politique conservatrice. Ils s’opposent aux changements, deviennent intolérants envers les étrangers. Aujourd’hui ils ont tendance à être nostalgique du passé. L’avenir leur fait peur. »

Daniel vient de ce milieu défavorisé, et lorsque, par le jeu des circonstances, il remplace le prêtre alcoolique de la paroisse, il bouscule quelque peu les habitudes religieuses conservatrices. Cependant, il étonne par son charisme, il tient des discours inspirés, il écoute avec une réelle empathie les personnes paumées, leur mal vivre.

La Communion se fait l’écho de la société polonaise actuelle, de ses tendances et des conséquences de la fracture sociale.
Inspiré par un fait divers réel — l’usurpation du rôle de prêtre par un jeune homme —, le scénario y a ajouté le centre pénitentiaire pour mineurs où est enfermé Daniel, ainsi que le tragique accident de voiture où sept jeunes gens du village ont trouvé la mort. Au récit, s’additionnent ainsi le deuil impossible des parents, attisant la haine vis-à-vis de la supposée responsable, le sentiment d’abandon, mais également un phénomène intéressant : Daniel ne se préoccupe pas du dogme officiel, mais se révèle plus efficace que son prédécesseur, plus passionné, plus engagé. On peut alors poser la question : où se trouve la véritable imposture ?

La Communion de Jan Komasa est un film politique sur les croyances, l’utilisation des institutions religieuses, le statut, la violence sociale… Le film est en salles le 4 mars.

Monos
Film de Alejandro Landes (4 mars 2020)


Dans un camp isolé au sommet des montagnes colombiennes, un groupe de huit adolescent.es armé.es gardent une otage états-unienne. Le messager leur apporte les ordres du commandement, les entraîne et leur confie une vache prêtée par les paysans du coin. Ils jouent, se mesurent entre eux, s’aiment… Lors d’une fête arrosée, l’un des garçons tue accidentellement la vache et le responsable du groupe se suicide. C’est alors que l’armée régulière se rapproche et le groupe doit fuir dans la jungle...

« Beaucoup de gens comparent Monos à Aguirre, la Colère de Dieu de Werner Herzog. Et bien sûr aussi aux personnages d’Apocalypse now [de Coppola]. Mais ce qui est important [souligne Alejandro Landes] c’est de comprendre que les personnages de Monos sont originaires de ce pays. Ce ne sont pas des Européens qui seraient arrivés dans une contrée nouvelle. Même dans le livre de Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, il est question d’un étranger arrivant dans un pays étranger. Et c’est la même chose avec Sa Majesté des mouches [de Peter Brook], où ce sont des enfants anglais qui prennent possession d’une île vierge. D’ailleurs si vous regardez les personnages d’Aguirre ou d’Apocalypse Now, ils ont toujours la tête levée et les yeux écarquillés devant ces paysages qu’ils découvrent et qui leur sont étrangers.  »
Après ce prélude de Landes, il faut dire que Monos est certainement l’un des films les plus puissants sur la situation de guérilla. Il donne au début l’impression d’un documentaire, tant la réalité est montrée dans ses moindres détails, les jeux d’adolescent.es qui s’ennuient, l’immaturité, l’allégeance aux ordres, le sentiment de pouvoir donné par les armes, le rapport à l’otage… Toute la première partie du film se déroule sur un haut plateau, dans un paysage spectaculaire, mythique et intemporel. Jusqu’à la construction à l’abandon qui domine le site, surgit du passé ou d’un futur apocalyptique… On l’ignore, comme pris également en otage d’une histoire déconstruite.

Le réalisateur offre avec ce film un sentiment de perte de réalité qui traduit la situation floue de la guérilla où s’estompe les raisons mêmes du combat, surtout pour des jeunes à qui l’on a seulement imposé la discipline. D’ailleurs, ajoute-t-il : « Les enjeux des guerres actuelles sont obscurs, avec des zones d’affrontement fluctuantes et des opérations furtives menées par des commandos. Ce sont le plus souvent des guérillas plutôt que de véritables guerres, qu’on appelle des guerres sales. C’est ce que l’on a connu en Colombie pendant toutes ces années. Mais que l’on retrouve maintenant en Syrie, en Afghanistan ou encore en Irak. Et avec ces conflits armés on a perdu l’objectif même de la guerre qui est celui de gagner ! C’est totalement fou quand on y pense ! Alors ce qui est moderne avec Monos, c’est l’idée de créer un film où l’on ne sait pas si le groupe de combattants que l’on suit se bat pour une idéologie de droite ou de gauche, pour une bonne cause ou une mauvaise cause. Récemment un accord avait été signé en Colombie entre le gouvernement et la guérilla. Mais une des factions des FARCS vient de rompre cet accord il y a quelques mois en repartant dans la lutte clandestine. »

Et c’est ce qui va se passer lorsque le groupe de Monos, sous l’impulsion de Bigfoot, va refuser les ordres et rompre avec le commandement. Le film illustre en quelque sorte la confusion et les retournements de ces guerres meurtrières et sans fin. C’est aussi un constat terrifiant, celui de la violence exercée sans raison, la violence pour la violence.

Monos d’Alejandro Landes est une fable sur la nature de la violence, sur son émergence, sa banalité… Une réflexion profonde et un film absolument magnifique et troublant.
Monos d’Alejandro Landes est en salles le 4 mars et sera également aux 32èmes Rencontres de Toulouse, le CINÉLATINO du 20 au 29 mars.