Gazer, mutiler, soumettre. Politique de l’arme non létale de Paul Rocher. À ma place de Jeanne Dressen. La Nuit venue de Frédéric Farrucci

dimanche 14 juin 2020
par  CP
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Gazer, mutiler, soumettre
Politique de l’arme non létale

Paul Rocher (la fabrique)

En compagnie de Paul Rocher

Cinéma :
À ma place de Jeanne Dressen est en e-cinéma le 17 juin/
La Vingt-Cinquième Heure https://www.25eheure.com/

La Nuit venue de Frédéric Farrucci

Gazer, mutiler, soumettre
Politique de l’arme non létale

Paul Rocher (la fabrique)

« Le cortège est dense et progresse lentement sous la grisaille hivernale. Nos corps se désengourdissent au rythme de la marche et des chants. L’ambiance est festive. Sur les épaules de mon voisin, un petit garçon agite un minuscule drapeau vert qui clame son droit à un futur respirable.
Soudain une explosion retentit. Une clameur inquiète parcourt la multitude. Ça vient de derrière nous. Nous sommes bousculés par la foule qui cherche à s’éloigner de l’endroit d’où provient le bruit. Que se passe-t-il ?
Mes lunettes tombent dans la cohue. Je me penche pour les ramasser et suis déséquilibré par la poussée du cortège en panique. À hauteur de mes yeux, le petit garçon, fermement tenu par le bras par son père, est en larmes.
Moi aussi. Je tousse à m’en arracher les poumons. Mes yeux me brûlent. L’atmosphère est saturée d’une épaisse fumée grisâtre qui nous étouffe. La panique redouble. Pas d’issue, camions de police et barrières antiémeutes bloquent les rues perpendiculaires. On ne nous laisse pas passer. Une nouvelle explosion. Puis une autre. Des projectiles d’origine indéterminée volent au-dessus de nos têtes, déclenchant une clameur plus grande encore et un mouvement de foule que je suis sans trop savoir pourquoi. « Ça va exploser, bougez ! » Une flamme, une nouvelle explosion, plus forte, une gerbe d’étincelles et des projectiles qui semblent partir dans toutes les directions.
J’entends un hurlement, puis le bruit sourd d’un corps qui tombe. Je cours. Le sol est jonché de projectiles, rendant la progression difficile. Une porte s’ouvre, je suis agrippé et tiré vers l’intérieur ; un hall ! Nous y sommes serrés dans le noir. Haletants, silencieux, la boule au ventre. Je reconnais le petit garçon de tout à l’heure. Entre deux sanglots étouffés, il chuchote :
« Je veux rentrer à la maison. »
Scènes de la violence quotidienne. Gazer, mutiler, soumettre. Politique de l’arme non létale de Paul Rocher (la fabrique)

« Depuis l’irruption des gilets jaunes en automne 2018, la question de la violence politique ne cesse d’alimenter le débat public. Comment pourrait-il en être autrement ? À chaque nouvel acte de la mobilisation on a vu s’allonger la liste des blessés par la police. Le journaliste David Dufresne a recensé plus de 800 signalements, deux décès, 25 éborgné.e.s, 5 mains arrachées et plus de 300 blessures à la tête. Les armes non létales sont au cœur de ce débat. Omniprésentes dans les manifestations et présentées comme une technologie garantissant un maintien de l’ordre plus humain, elles font aussi l’objet de vives critiques suggérant leur mauvaise utilisation par les forces de l’ordre. On a donc vu fleurir les articles et reportages interrogeant la légalité de tirs de balles en caoutchouc, la proportionnalité de coups de matraque, la nécessité de saturer un espace avec du gaz lacrymogène... Aussi salutaire qu’elle soit, cette attention médiatique inédite envers la violence de l’État se limite à la surface d’un phénomène plus profond et se montre donc incapable de rendre compte de la logique qui anime cette escalade de violence.

Dans ses souvenirs de la révolution de 2011 en Égypte, la journaliste Gabriele Habashi relate la manière dont les secouristes installés près de la place Tahrir déterminaient les personnes à soigner prioritairement face à l’afflux incessant des nouveaux blessés. Tout au long du mouvement la même scène se répète encore et encore : « Il a reçu une balle. Ah, alors dans ce cas mettez-le sur le côté, nous devons d’abord soigner les blessés par gaz lacrymogène ». La première question que les médecins et infirmiers sur place posaient à chaque nouveau cas concernait le type de blessure endurée. En fonction de la réponse, un premier tri était établi. Les blessés par balles conventionnelles n’étaient pas la priorité des secouristes égyptiens. Leur préoccupation immédiate était les révolutionnaires touchés par des armes non létales, dont ils constataient le potentiel mortel. À la même période, au Bahreïn, l’ONG Physicians for Human Rights attribuait 34 décès à l’usage du gaz lacrymogène.

L’histoire récente des mobilisations populaires à travers la planète – Soudan, Algérie, Catalogne, Chili, Turquie, Irak, Hong Kong, France, Allemagne, Liban, États-Unis, Sri Lanka, Brésil pour ne prendre que quelques exemples depuis 2013 – est l’histoire des blessés, des mutilés et des morts par armes non létales. C’est aussi, de manière moins visible, celle de milliers de personnes préférant se taire et rester chez eux plutôt que de s’exposer au risque de blessures irréversibles. Plus les gouvernements sont impopulaires, plus les armes non létales sont populaires à leurs yeux. »

À ma place
Film de Jeanne Dressen


Auto-produit, filmé dans l’urgence, À ma place a toutes les qualités de la spontanéité et de la réflexion sociale et active sur le terrain. « Ce 2 Avril, j’ai vu une jeune femme lire au micro, en tremblant, un texte qu’elle venait d’écrire sur un cahier d’écolière. » Jeanne Dressen est là place de la République, avec sa caméra, pour voir ce qui se passe. Intéressée depuis longtemps par les mouvements sociaux — les Indignés en 2011, les manifestations contre la loi travail, Nuit Debout en 2016, le mouvement des gilets jaunes — la réalisatrice les observe et les analyse comme la volonté d’appropriation par le peuple de la politique. « Lorsque l’on participe à ces mouvements, je trouve qu’un souffle très fort s’en dégage, que l’on ne peut pas saisir si l’on y passe en spectateur de temps en temps. On risque alors de n’en capter que les aspects naïf et amateur, qui existent aussi. Il faut “en avoir été” (et y croire un peu) pour percevoir ce qui se passe individuellement et collectivement dans un tel moment. » Jeanne, Savannah vivent ce moment comme une expérimentation collective : s’exprimer, inventer, partager, exister. Cette conviction et cet enthousiasme sous-tendent le film à travers le portrait de Savannah ; en effet, elle représente par ses actions et sa parole, la vision ébauchée de toute une partie de la jeunesse, qui en a assez des modèles imposés de vie et de réussite sociale.

La rencontre de Savannah et de Jeanne est tout à la fois emplie d’émotion et d’espoir. Savannah a 25 ans, c’est une femme et, souligne Jeanne, « j’ai remarqué qu’il y avait beaucoup moins de femmes pour prendre la parole devant tant de monde. Son discours est un appel, un cri de colère mêlé d’espoir, adressé à [celles et] ceux qui, comme elle, sont assis là et n’en peuvent plus du fonctionnement de notre société. »
Revient alors le questionnement récurrent des motivations de l’engagement, la décision de dire non. Savannah est une étudiante brillante, boursière et issue du milieu ouvrier, passionnée de sociologie, mais qu’est-ce qui la pousse à se rendre sur la place de la République tous les jours et toutes les nuits, de prendre part au plus grand nombre possible de manifestations alors qu’elle est à un moment crucial de ses études ?

« J’ai filmé Savannah parce que quelque chose en elle m’interpellait, sans que je ne puisse clairement expliquer quoi. Puis je suis allée faire sa connaissance. Elle m’a immédiatement exposé son dilemme : s’atteler à son avenir personnel avec une candidature en cours à l’École Normale Supérieure, ou poursuivre son engagement collectif avec Nuit Debout, qui suscitait chez elle un très fort enthousiasme. Cela m’intéressait beaucoup de savoir [poursuit la réalisatrice] ce qu’elle allait choisir, et je pensais que ça pouvait être un enjeu dramatique intéressant pour un film. Je l’ai donc suivie jour après jour, et petit à petit, j’ai fait un film. »

La rencontre de la cinéaste et de l’étudiante-militante donne à voir une analyse profonde de cette génération en devenir, des choix déterminants vis-à-vis d’un avenir que les deux femmes observent avec lucidité, l’une devant la caméra et l’autre derrière, sans pour autant négliger l’espoir suscité par le mouvement et la réponse violente de la part du pouvoir. Car la répression policière est aussi présente dans le film, la caméra déstabilisée, la course dans la fumée des grenades lacrymogènes, la brutalité des robots cops face à une foule pacifique, la gravité des blessures des manifestant.es, l’impunité des policiers et la stratégie qui consiste à viser les plus politisé.es. Face au déferlement de la violence et au silence méprisant du pouvoir, une pancarte : « Désolé.e pour le dérangement. Nous essayons de sauver notre avenir ! »

À ma place est un film unique, entre engagement et intimité, dont la démarche rappelle celle, inscrite dans la filmographie de Carole Roussopoulos : témoigner en étant sur le terrain, observer la prise de conscience, la dynamique des mouvements sociaux, la recherche d’une autre société, donner la parole aux sans voix dans le champ social et politique.
À ma place de Jeanne Dressen est en e-cinéma le 17 juin/
La Vingt-Cinquième Heure https://www.25eheure.com/

La Nuit venue de Frédéric Farrucci

En Compétition française dans le Champs Elysées Film Festival du 9 au 16 juin
Paris, 2018. Jin, jeune immigré sans papiers, est un chauffeur de VTC soumis à la mafia chinoise depuis son arrivée en France, il y a cinq ans. Cet ancien DJ, passionné d’électro, est sur le point de solder « sa dette » en multipliant les heures de conduite. Une nuit, au sortir d’une boîte, une jeune femme, Naomi, monte à bord de sa berline. Intriguée par Jin intéressée par sa musique, elle lui propose d’être son chauffeur attitré pour ses virées nocturnes. Au fil de leurs courses dans la ville interlope, une histoire naît entre ces deux noctambules solitaires et pousse Jin à enfreindre les règles du milieu.


Gazer, mutiler, soumettre
Politique de l’arme non létale

Paul Rocher (la fabrique)

Les nuages de gaz lacrymogènes et les détonations incessantes composent l’atmosphère désormais habituelle des manifestations en France : des ZADs aux campus, des quartiers populaires aux cortèges syndicaux, toute expression d’une opposition collective à l’État expose aujourd’hui à la violence des armes non létales. Alors qu’un nouveau palier a été franchi avec la répression du mouvement des Gilets jaunes, ce livre propose une analyse critique du recours massif à l’arsenal non létal, principal pilier du maintien de l’ordre à la française.

Les premiers chapitres s’appuient sur une typologie historique, depuis la matraque aux armes sonores, en passant par les multiples grenades, gaz et lanceurs de balles de défense, d’où il ressort que le développement de cet attirail se présente toujours comme une solution purement technologique à une crise de légitimité ; que l’écart est saisissant entre les prescriptions des fabricants et la pratique policière : bien que conçues comme des armes défensives, permettant de maintenir à distance un adversaire, les forces de l’ordre en font un usage offensif, disproportionné, terrorisant voire tortionnaire — et parfois létal, comme l’exemplifient dramatiquement les décès de Rémi Fraisse, Zineb Redouane et Steve Maia Caniço.

Ceci n’empêche pas l’État et les industriels du secteur d’employer la rhétorique humanitaire pour booster un marché juteux tourné vers l’exportation (chapitre III). L’opacité des contrats et l’intraçabilité des armes jettent ’ombre sur l’utilisation de matériel de fabrication française par des régimes dictatoriaux : le gaz lacrymogène français d’Alsetex et les Flash-Balls de Verney-Carron ont ainsi servi à réprimer les populations au Bahreïn en Tunisie et au Congo.

L’intensification de la répression « non létale » a engendré de nouvelles pratiques d’autodéfense populaire, qui font l’objet du chapitre suivant : de la recension des blessés et leur politisation à travers des appels au désarmement de la police, à la protection des manifestants via un équipement de circonstance, l’activité des streets medics, la solidarité et l’inventivité au sein des cortèges, etc. Paul Rocher montre comment ces pratiques sont en retour criminalisées par l’État.

L’ultime chapitre replace l’usage des armes non létales dans le cadre d’un durcissement autoritaire de l’État qui cherche à imposer complètement son agenda néolibéral, longtemps freiné par la résistance populaire. Le recours à un arsenal d’origine militaire pour régler les conflits politiques domestiques, loin de correspondre à un adoucissement du maintien de l’ordre, apparaît ici comme le corollaire de la suspension des procédures démocratiques en France.


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