Avoir 20 ans dans les Aurès

Samedi 27 octobre 2012
lundi 29 octobre 2012
par  CP
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« Fous pas ton pied dans cette merde,

C’est une vraie histoire de fou,

Pas ton pied dans cette merde,

Ou bien t’y passeras jusqu’au cou

On te foutra une veste militaire,

Un bout d’treillis, pour cacher ton derrière,

A c’moment là, plus de machine arrière,

Fous pas ton pied dans cette merde,

C’est une vraie histoire de fou,

Pas ton pied dans cette merde,

Ou bien t’y passeras jusqu’au cou

On te mettra un fusil dans les mains,

On t’apprendra à faire le pantin,

Et même si, tu t’crois le plus malin,

On t’emmènera tuer des copains,

Comme si c’était de vulgaires lapins.

Fous pas ton pied dans cette merde,

C’est une vraie histoire de fou,

Pas ton pied dans cette merde,

Ou bien t’y passeras jusqu’au cou »

(Chanson du film de Pierre Tisserand)

Le film de René Vautier, Avoir 20 ans dans les Aurès, est sorti en 1972, mais n’a rien perdu de sa force aujourd’hui, bien au contraire compte tenu de l’actualité. Au-delà de l’intérêt historique, s’y ajoute une réflexion plus large sur la guerre, qui touche à l’universel, sur l’embrigadement psychologique qu’opère l’armée, c’est-à-dire le groupe et l’uniforme. Ce qui renvoie à un questionnement personnel, intime, douloureux. Que faire en effet lorsqu’on est pris, ou prise, au piège d’une situation similaire à celle du film ? Dans l’enchaînement d’événements extrêmes, les principes, les convictions, les interdits permettent-ils de résister à la manipulation, à la peur et au réflexe de défense qu’elle suscite, et finalement au basculement dans la barbarie ?

Avoir 20 ans dans les Aurès… Dans l’une des scènes du film, un des soldats du commando met en joue un jeune adolescent : « Tu ne vas pas tirer, c’est un gosse ! » lui dit l’un des appelés. Et son copain de tirer sur sa cible — un môme — en lui répondant : « De toute façon, dans 10 ans, c’est un
fellouze !
 » La déshumanisation de l’autre est accomplie, le refus d’une guerre sale contre une population civile est relégué aux oubliettes. Le jeu de massacre est en place pour le meilleur des mondes aux ordres, prôné par l’armée et les autorités.

Une question traverse tout le film sur ce processus : comment faire basculer les scrupules des jeunes gens et les pousser peu à peu à la barbarie ? Le lieutenant Perrin, superbement interprété par Philippe Léautard, décrit sa méthode : on mène le groupe dans un traquenard, un copain mort, et la peur, la vengeance prennent le pas sur la détermination de ne pas tuer. La spirale fonctionne : Œil pour œil, dent pour dent, la peur, la vengeance… Et l’analyse, les convictions s’estompent pour faire place à l’envie de tuer du fellagah, de se complaire dans la barbarie.

« Et merde, on a pas demandé à être là ! » dit l’un des appelés, face à la caméra, quand le film se fait documentaire au détour d’un témoignage. Comme si cet aveu d’impuissance était prétexte à détruire des maisons, raser des villages entiers, massacrer les populations civiles, violer, piller… La logique du meurtre est banalisée pour « nettoyer le terrain », « pacifier » les populations qui réclament leur indépendance, le respect de leurs droits, la justice face aux spoliations qu’elles ont endurées. Il faut donc tuer pour faire taire la révolte et garantir les privilèges d’une minorité.

Avoir 20 ans dans les Aurès de René Vautier est une réflexion sur la guerre coloniale, tout à fait actuelle si l’on songe à ces jeunes militaires israéliens et israéliennes dans les territoires palestiniens occupés. Trois ans de service militaire pour les hommes, deux ans pour les femmes, à subir une propagande efficace pour déshumaniser l’ennemi-e hypothétique et désigné-e. L’uniforme et le groupe, se conformer aux ordres de la hiérarchie, obéir sans réfléchir. Alors l’inacceptable — tuer des femmes, des enfants, des civils — devient possible. La peur et le dégoût de l’autre : c’est cela l’occupation militaire. Et le film de René Vautier dépeint cette ambiance, cette dérive, en l’occurrence absolument liées à l’actualité.

L’uniforme et le groupe : peut-on résister à la violence en groupe ? Quel est l’effet de la possession d’une arme ? À quel moment l’être humain accepte-t-il la déshumanisation de l’autre ? Quelles sont les conséquences de l’isolement dans un groupe armé ? Peu résistent à cette violence et aux épreuves qu’implique le refus de tuer l’autre, celui que les autorités désignent comme l’ennemi-e.

« Au début, on tire n’importe où parce que l’on a la trouille. Après on vise et on y prend goût. »

Avoir 20 ans dans les Aurès montre « comment on [a] pu entrainer des gens sur cette pente qui faisait d’eux des mercenaires assassins. Il ne s’agissait pas de dédouaner ce qui avait été fait […] mais d’expliquer comment on avait entraîné des jeunes sur ce chemin-là. »