Cinéma, livres, musiques…

dimanche 5 juillet 2015
par  CP
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C’est l’été, alors on espère avoir plus de temps pour lire, aller au cinéma, écouter de la musique ou encore aller dans des festivals. Il fait chaud bien sûr, raison de plus pour lire à l’ombre ou se rafraîchir dans les salles obscures… C’est pourquoi nous parlerons aujourd’hui et la semaine prochaine de cinéma, de livres, de revues et de musiques.

Dans les copies restaurées proposées cet été, des films majeurs comme, par exemple, la Dame de Shangaï d’Orson Welles, le Troisième homme de Carol Reed avec Orson Welles, un film encore inédit de Marco Bellocchio, Le Prince de Hombourg — à ne pas louper —, enfin une superbe nouvelle copie du film Mark Ridell, The Rose, réalisé en 1979, superbe autant pour l’image que pour le son. Nous en parlerons la semaine prochaine avec Marc Olry de Lost Films, distributeur également de Stella, femme libre de Michael Cacoyanis. Alors, en avant-goût, voici Bette Midler, qui incarne magnifiquement the Rose et interprète l’un des titres de la bande originale : Whose side are You on

BO The Rose, Whose side are You on


Les Mille et une nuits

Trois films de Miguel Gomes, réalisateur de Tabou (2012)

Trois opus, trois films, trois volets des Mille et une nuits : l’Inquiet, le Désolé, et l’Enchanté.

Le premier, l’Inquiet, est actuellement sur les écrans, le second, le Désolé, sort le 29 juillet, et enfin l’Enchanté, troisième volet, le 26 août.

Les Mille et une nuits : l’Inquiet

Le film démarre comme un documentaire sur une lutte sociale. Manifestation sur un chantier naval dont les dirigeants licencient faute de commandes : « On veut pas d’argent ! On veut le chantier ! » clame la foule.

Le sujet des films : le Portugal en crise — le tournage s’est déroulé entre juin 2013 et juillet 2014, durant l’application de la politique d’austérité. La crise et les dégâts humains de l’austérité vues par Miguel Gomes, qui se met en scène et soudain s’échappe, débordé par sa propre narration d’une réalité sociale déprimante. Il plante alors son équipe qui le suit sans vraiment comprendre ce qui se passe :

« Je m’enfuis dans les rues de Viana do Castelo, poursuivi par l’équipe technique. Faire ce film est l’idée la plus stupide de ma vie ! Comment peut-on faire un film d’intervention sociale quand on veut filmer des histoires merveilleuses ? Comment filmer des fables intemporelles quand on est engagé avec le présent ? Je suis dans l’œil d’un ouragan et en même temps dans une voie sans issue… »

C’est alors que Les Mille et une nuits et Schéhérazade entrent en scène en une myriade d’histoires quotidiennes et humaines. La trilogie de Miguel Gomes ne s’inspire pas des récits des Mille et une nuits à proprement parler, mais de sa structure narrative, des temps longs, des temps courts, des histoires qui se juxtaposent, se répondent, s’imbriquent, découlant les unes des autres, comme au cours du fameux récit.

Les hommes qui bandent. C’est la rencontre au sommet du FMI, de
patrons, d’un syndicaliste et de la ministre de l’Économie. Un sorcier surgit dans l’assistance et lance : « Vous êtes tous des impuissants malgré vos pouvoirs. » Et joignant le geste à la parole, il vaporise le pénis des hommes de pouvoir — la ministre y échappe — et les voilà tous avec la trique s’extasiant : « le monde tourne autour de nos pénis ! » Un constat qui accentue encore la solitude de la ministre. Les hommes, en érection continuelle, attendent le remboursement de la dette et les taxes afin de payer le sorcier… pour débander.

Le coq et le feu. Un coq qui parle, un juge qui comprend son langage, mais veut-il l’écouter ? Le chant du coq est le premier cri de la révolte. Alors le juge doit statuer : flinguer le coq de peur qu’il n’éveille les consciences. Dormez bonnes gens… Pendant ce temps, des ados conversent par SMS et des feux se déclanchent même par temps de pluie.

Le Bain des magnifiques. Trois récits de la tragédie ordinaire du chômage. On perd son boulot, les formations qui tentent de masquer le désespoir et ne débouchent sur rien, on a plus le droit à l’allocation d’aide, même minime (400 euros pour un couple), on perd sa maison… L’engrenage. Alors on fait les poubelles, on va au secours catholique… On a recours aux médocs, « ça crée de l’accoutumance qui profite aux laboratoires pharmaceutiques, et ça change rien. »

Luis et Marina écoute les témoignages. Luis commente en voix off : « j’aime trop le monde pour le voir d’une fenêtre d’hôpital. »

Des poissons morts, une baleine échouée sur la grève. Chant de la baleine et chanson punk. Fin de l’Inquiet.

« On raconte que dans un triste pays parmi les pays où l’on rêve de baleines et de sirènes, le chômage se répand… » Les inquiétudes aussi. À suivre…


The Angry Cats, Fly Away from the Nightmare


Les Mille et une nuits : le Désolé

Film de Miguel Gomes

Sortie nationale : 29 juillet

Austérité et pauvreté… suite.

Chronique de fugue de Simao « Sans tripes ». Sans tripes, c’est le nom d’un vieil homme recherché par la police. Il a tiré sur son ex-femme et sa fille, il a tué deux autres femmes. Des drones ratissent la campagne. Avant de se faire piéger chez lui, il rencontre une paysanne, des jeunes filles, un vendeur ambulant qui lui donne des nouvelles de son village et de la traque policière dont il fait l’objet. Et lors de son arrestation, il est soutenu par le village pour sa résistance à l’autorité. Cette séquence illustre la critique du système et est un rien libertaire par le ton.

Les larmes de la juge. Gros plan sur une verge ensanglantée. Une jeune femme appelle sa mère, pour l’informer qu’elle n’est plus vierge. Félicitations de la mère qui est juge et semble dépositaire d’une logique à toute épreuve. Une logique rapidement dépassée par une suite de délits plus déconcertants les uns que les autres, s’enchaînant inéluctablement, et sur lesquels, elle doit se prononcer. Des locataires vendent les meubles du propriétaire, la pension d’une femme muette est dérobée, un banquier escroc, des vaches volées et exportées illégalement en Chine, un travailleur social de 93 ans qui déclare
« S’ils ne peuvent pas se débrouiller sans aide sociale, tant pis pour eux ! »… Une vache échappée à l’abattoir qui conte sa mésaventure avec l’olivier dépossédé de ses olives… C’est pléthore de misères dans l’amphithéâtre plein d’innocents et de victimes. La juge «  affligée pleurera au lieu de dire sa sentence ». Finalement, elle craque : « Allez tous vous faire foutre ! »
Les maîtres de Dixie ou chroniques d’une cité HLM. 

Dixie est un chien qui, de maître en maître, crée le lien d’une suite d’histoires. Il y a le perroquet du 14ème D qui mange trop de cacahuètes, les expulsions, les fêtards qui pissent dans l’ascenseur, le rappeur dans le placard, le suicide de locataires et l’abandon de Dixie chez la gardienne par des jeunes qui n’ont plus de ressources.

C’est alors que dans son palais de Bagdad, le grand Vizir, père de Schéhérazade, pense au regard des récits de sa fille : «  Quelles histoires ! C’est sûr qu’en continuant ainsi, ma fille va finir décapitée ». À suivre…
La semaine prochaine, je vous parlerai du troisième film de Miguel Gomes, les Mille et une nuits : l’Enchanté.


BO Timbuktu


Que viva Eisenstein !

Film de Peter Greenaway

Sur les écrans à partir du 8 juillet.

Rencontre de deux grands du cinéma. Sergei Eisenstein, qui en 1931, a déjà réalisé des chefs-d’œuvre, la Grève, le Cuirassé Potemkine et Octobre. Et Peter Greenaway, réalisateur entre autres films de Meurtre dans un jardin anglais, le Ventre de l’architecte, Drowning by numbers, le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant. À partir du projet cinématographique d’Eisenstein au Mexique, Greenaway imagine un voyage à la fois créatif et initiatique.

Durant deux ans de périples en Russie, en Europe, aux Etats-Unis, puis à Hollywood, Eisenstein a rencontré nombre d’artistes, Brecht, Maïakovski, Prokofiev, Chostakovitch, Gorki, Cocteau, Dos Passos, Von Stroheim, Chaplin, Upton Sinclair, Luis Bunuel, Diego de Rivera et Frida Kahlo entre autres. Toutes ces rencontres jouent un rôle essentiel dans son inspiration artistique et sa vie personnelle. Le film de Greenaway se situe à une époque-charnière de l’itinéraire du réalisateur russe qui, après avoir quitté Hollywood, arrive à Guanajuato, au Mexique, pour y tourner un nouveau film, Que Viva Mexico ! Littéralement fasciné par un nouveau monde, Eisenstein est submergé par la passion, la soif de savoir, par le culte de la mort, le défilé des squelettes au milieu des enfants, par l’initiation au sexe et à l’amour. Il écrira d’ailleurs « Ce pays est époustouflant. Les grandes questions de la vie ne cessent de vous asséner de grands coups sur la tête, au creux du ventre et en plein cœur. La superficialité n’est tout simplement pas de mise. »

Le projet de Que viva Mexico ! semble cependant lui échapper. Confronté au désir, à la peur de l’amour, du sexe et de la mort, Eisenstein vit à Guanajuato dix jours inoubliables qui vont bouleverser sa vie future. Il confiera à une amie «  Au cours de ces derniers dix jours, j’ai été follement amoureux et j’ai obtenu tout ce que je désirais. Ceci aura probablement d’énormes répercussions psychologiques. »

De ce voyage particulier, Peter Greenaway crée une véritable symphonie de plans, de sons, de cadres, de lumières, de focales qui évoluent dans un même plan, de mouvements de caméras dans des décors sublimes. Les comédien-nes sont remarquables et justes, rien n’est laissé au hasard, chaque détail est réfléchi. Jusqu’au choix d’extraits des premiers films d’Eisenstein, qui renforcent les moments de recherche de l’impossible… Dès le générique de Que viva Eisenstein !, c’est une véritable délectation des images avec la photogénie des paysages, les passages du noir et blanc à la couleur et vice-versa, le partage de l’écran pour évoquer la superposition des émotions et des personnages croisés, la profusion des sensations brutales d’un pays que le réalisateur russe reçoit en pleine gueule. Un choc qui a des résonances multiples et incontrôlables.

Que Viva Mexico ! ne sera jamais monté et terminé par Eisenstein pour des questions de budget et de querelles de droits… Une partie des rushes seront saisis par la production et la famille d’Upton Sinclair, qui avait financé le tournage. Une version montée par Alexandrov sortira finalement en 1979.
Le film mexicain d’Eisenstein est un mythe qui passe ainsi dans le domaine des rêves cinématographiques inachevés. Avec Que viva Eisenstein ! Peter Greenaway réalise une ode au travail et à l’inventivité du cinéaste russe.

En sortant de la salle, il demeure des fragments de fulgurance cinématographique, des flashes, des rebondissements visuels étourdissants. Du très grand cinéma !


Serge Utgé-Royo, Te recuerdo Amanda


Une seconde mère

Film d’Anna Muylaert

Sur les écrans depuis le 24 juin

Le film est une belle illustration des différences de classe. L’héroïne, Val, s’occupe de la maison d’un couple aisé de la bourgeoisie de Sao Paulo. Issue de la classe populaire brésilienne, Val est la seconde mère du fils de la famille, mais elle est aussi la mère d’une fille qu’elle a laissée en nourrice dans une autre ville pour travailler et lui payer des études. Les années passent sans que Val ne connaisse vraiment sa fille Jessica et en étant très proche du garçon dont elle s’occupe, tout cela dans des relations normées entre patrons et domestiques.

À la veille de passer des examens pour entrer dans une école d’architecture renommée, Jessica rejoint sa mère et, très vite, les relations établies avec la famille qui emploie Val depuis des années sont bousculées. Jessica ne se voit pas comme une domestique et se comporte en égale avec tous les membres de la famille. Si le père et le fils apprécient son naturel et cette absence de hiérarchie, il n’en est pas de même pour la maîtresse de maison qui veut mettre des limites et le fait sentir à Val. Peu à peu, des tensions s’installent et Val est partagée entre son allégeance aux codes sociaux et son amour pour sa fille.

Une Seconde mère est porté par une comédienne prodigieuse, qui incarne Val et lui apporte la complexité de cette femme simple déchirée entre les codes sociaux qu’elle considère comme un gage de loyauté et le soutien qu’elle doit à sa fille après des années d’absence. Le film décrit avec brio les relations de classes, sans violence certes, mais quand même, on ne mélange pas les torchons avec les serviettes !

Une Seconde mère est le quatrième film de la réalisatrice brésilienne et c’est son premier film à être distribué en France.

Sur les écrans depuis le 24 juin.


Un clin d’œil à Frasiak qui, après de nombreux concerts, prépare de nouvelles chansons pour 2016. Voici une chanson de son album Chroniques : Cuidad Juarez


Bastardo

Film de Nejib Belkadhi

Inédit encore en France

Drôle d’histoire que celle de Mohsen, trouvé dans une poubelle par Salah, un brave homme qui travaille dans un restaurant et décide d’adopter l’enfant. Trente ans après, El Bastardo (le bâtard), c’est le surnom de Mohsen dans le quartier, perd son travail de gardien de nuit dans une usine de chaussures pour avoir couvert une collègue dans une histoire de vol.

Le candide Mohsen, avec la complicité de son ami Khélifa, installe alors un relais GSM sur son toit, ce qui permet aux habitants du quartier de profiter de la téléphonie mobile, contre une rémunération mensuelle. Cette nouvelle installation va bouleverser la vie du quartier et créer des situations comiques et touchantes, mais surtout, change le statut de Mohsen. De Bastardo, il devient un « notable » et se heurte au caïd du quartier qui n’apprécie guère qu’on lui fasse de l’ombre… Une jolie fable sociale et politique qui tarde à être distribuée.

Cet entretien avec Nejib Belkadhi a été enregistré en octobre 2014, durant le festival du cinéma méditerranéen de Montpellier qui se déroulera cette année du 24 au 31 octobre.

Bastardo de Nejib Belkadhi. Entretien : 36’


Tom le cancre

Film de Manuel Pradal

De jeunes enfants s’égarent dans la forêt à la suite du malaise de leur enseignante. Dans leur errance, ils et elles rencontrent Tom le cancre, un adolescent sauvage vivant dans un arbre, qui leur propose un marché : il les aidera à retrouver leur chemin à la condition de désapprendre tout ce qu’on leur a inculqué à l’école. Commence alors une escapade entre magie, initiation et symboles du pouvoir, où les enfants sont des Candides ayant les pieds sur terre.

Tom le cancre est un conte où les enfants de cinq ans sont les sages de l’histoire, où une maîtresse d’école fantasque mange des baies sauvages, comme Alice au pays des merveilles avalait des champignons, où un homme loup répare les bagnoles, et où l’on croise des gens du voyage… Bref un conte facétieux et impertinent.

Manuel Pradal choisit un mode de distribution particulier pour Tom le
cancre
 : c’est l’opération LE CINÉMA FAIT LE MUR ! C’est donc un cinéma buissonnier qui se montre sur un mur ou tout autre écran possible. Du cinéma directement du réalisateur au public !

Pour plus d’informations sur ce mode de distribution alternatif et participatif : www.lecinemafaitlemur.com et www.tomlecancre.com


Léo Nissim, Nostalgie d’une autre vie


Mustang

Film de Deniz Gamze Ergüven

Succès pour ce film qui met en scène cinq adolescentes prises entre traditions d’honneur familial et leur soif d’exister. Cinq sœurs dont la plus jeune raconte l’enfermement et la révolte. Actuellement sur les écrans.


Stand

Film de Jonathan Taïeb

Inspiré de faits réels et du climat homophobe qui règne en Russie, Stand est un film indépendant, un film d’auteur tourné sans aucune autorisation par une équipe internationale en seulement 11 jours.

Anton et Vlad, un couple d’homosexuels vivant à Moscou, sont témoins depuis leur voiture d’une agression violente. Anton veut s’arrêter pour venir en aide au jeune qui est tabassé, mais son compagnon refuse. Le lendemain, ils apprennent qu’un crime homophobe a été commis au même endroit et Anton, choqué, se lance dans une enquête sur les réseaux homophobes. Malgré l’inquiétude de Vlad, Anton prend des risques. En effet, ces réseaux, souvent liés à l’extrême droite, harcèlent et agressent les personnes LGBTI (Lesbiennes, Gays, Bisexuelles, Trans et Intersexués), réseaux violents encouragés par les lois homophobes, notamment une loi votée en juin 2013 par le Parlement russe et une loi de 2015 interdisant aux personnes transsexuelles de conduire un véhicule pour « déficience mentale » ! Et cela n’est malheureusement pas de la fiction.

Anton visite la mère de la victime en se faisant passer pour un journaliste, mais elle refuse de parler. Sa sœur contacte alors Anton qui a décidé de retrouver les assassins coûte que coûte.

Stand est un hymne à la résistance et se conclut par cette réflexion : qu’est-ce que la morale ?

Le film, construit comme un thriller, est soutenu par Amnesty international. Il est sur les écrans depuis le 24 juin.


Christiane Courvoisier, Que sera ?


La Isla minima

Film d’Alberto Rodriguez

Au début des années 1980, deux flics arrivent dans une petite ville d’Andalousie pour enquêter sur la disparition de deux adolescentes. Ils font le tour de la foire et des bars, mais n’apprennent rien sinon que les deux sœurs avaient la réputation d’être « faciles ». Sur fond de la soi-disant
«  transition démocratique » — la Guardia civil est partout, le franquisme
est latent comme la soumission à l’autorité et la loi du silence règne dans la ville —, les deux flics apprennent peu à peu que chaque féria est le théâtre de disparitions et de meurtres de très jeunes filles, attirées par un ailleurs et retrouvées ensuite assassinées, torturées et violées. Les inscriptions, « Franco n’est pas mort », que l’on retrouve sur les murs laissent peu de doute sur le changement des mentalités. « Ton nouveau pays n’est pas habitué à la démocratie ! » lance le plus vieux flic à son collègue.

Au cœur de cette région marécageuse, qui vit de la culture du riz et de l’élevage d’écrevisses, les deux flics sont ainsi confrontés à une série de meurtres et à leurs propres contradictions. Deux générations de policiers s’opposent. Le plus âgé a fait partie d’une division spéciale de la police franquiste — la gestapo de Franco — et notamment a tué une opposante lors d’une manifestation. Le plus jeune est antifranquiste ; il réprouve les méthodes fascistes et considère que son boulot doit s’accompagner d’une certaine éthique. Loin d’être candide, il est toutefois conscient de la résurgence franquiste durant une période idéalisée à dessein par les politiciens et les médias.

Le générique de la Isla minima se déroule sur une série de vues graphiques de la région, depuis le ciel. Marécages et sécheresse alternent dans cette région pauvre. On pense à la Caza (la Chasse) de Carlos Saura pour l’âpreté des personnages. Dans ce film aussi, il y a la relation d’allégeance au patron — le
« maître » dans la parfaite tradition autoritaire des grands propriétaires —, celui-ci refuse une augmentation à la veille de la récolte du riz et menace d’employer des journaliers en cas de grève.

Les corps mutilés des deux adolescentes sont retrouvés dans les marécages et un journaliste qui arrive sur les lieux est brutalisé par le vieux flic. Visiblement, celui-ci n’a rien oublié des méthodes franquistes, notamment dans ses rapports avec les journalistes et lors d’interrogatoires musclés. Le journaliste suit l’affaire et un lien se crée avec le jeune flic pour un échange d’informations.

Point commun aux meurtres, Quini, le beau gosse du village, avait des relations avec les jeunes filles disparues, qui rêvaient de quitter la région pour travailler dans un hôtel de Malaga. La découverte d’une pellicule à demi brûlée sur laquelle on distingue les deux sœurs dans des scènes érotiques précise la piste de réseaux mafieux. L’enquête se complique encore lorsque leur père avoue un vol d’héroïne à des trafiquants qui opèrent sur le Quadalquivir, protégés par la Guardia civil. S’ajoutent à ces rebondissements, l’insistance du juge chargé de l’affaire qui veut régler cette histoire au plus vite — « On a assez de problèmes avec la grève ! » —, sans pour autant inquiéter les réseaux, l’appel à peine masqué aux compromissions et les visions surgies du passé du flic franquiste…

La Isla minima d’Alberto Rodriguez est un film noir, haletant, ancré dans le contexte politique et social de l’Espagne post-franquiste. L’ambiguïté manifeste de la transition vendue comme « démocratique » au plan politique est rendue de manière saisissante par la trame de ce film de genre.

La Isla minima d’Alberto Rodriguez a remporté de nombreux prix, il est classé meilleur film espagnol de l’année et sort sur les écrans le 15 juillet.

À voir absolument.


Serge Utgé-Royo, A las barricadas


Self Made

Film de Shira Geffen

Film étrange sur l’identité dans une situation particulièrement conflictuelle, sur la création aussi et la perception de l’art.
À la suite d’une chute, Michal, artiste israélienne d’installations, perd la mémoire et toute notion de son identité. Elle est à la veille d’une exposition, semble redécouvrir son travail et ne sait que répondre aux questions des journalistes. De l’autre côté du mur de séparation, Nadine, ouvrière palestinienne, inquiète sa famille par son refus des normes sociales. Elle passe chaque jour le check point, casque sur les oreilles, pour se rendre au boulot et semble vivre dans un autre monde. Nadine travaille dans une usine où elle collecte des boulons, mais en détourne quotidiennement pour les semer et retrouver son chemin.

Ces deux personnes que tout oppose — le milieu, la classe sociale, le pays, l’éducation — vont se croiser par hasard, et leurs destins vont littéralement se confondre. Le film est une réflexion déroutante sur l’identité et son rapport dans les sociétés.

Le film sera sur les écrans à partir du 8 juillet.


Jérémie Bossone, Rien à dire


Feu le Comintern

Récit inédit de Boris Souvarine

Présenté par Charles Jacquier (Le passager clandestin)

Feu le Comintern de Boris Souvarine est un texte inédit et un témoignage important qui donne une autre vision de la période allant de la Première Guerre mondiale aux premières années du communisme soviétique. Vers la fin de sa vie, Boris Souvarine commence le récit de son engagement personnel et des mouvements d’opposition politique.

Feu le Comintern est une observation de l’époque, un journal personnel
qui, bien qu’il soit inachevé, offre une perspective différente sur l’opposition
à la guerre, certes minoritaire mais active, et la distance critique nécessaire pour dénoncer les dérives de la révolution de 1917 sous prétexte de
« bolchévisation ». Il s’agissait en fait de « mettre au pas les partis communistes étrangers. En URSS même, l’enjeu se résumait à une lutte acharnée pour le contrôle de l’appareil du Parti-État sur une société
asservie.
 »


BO Timbuktu


Ringolevio

Une vie jouée sans temps morts

Emmet Grogan (L’Échappée)

Ringolevio. Drôle de titre pour un récit de vie à toute vitesse. Ringolevio est d’abord un jeu de la rue où deux bandes de jeunes s’affrontent sans armes, sans limites de temps, avec une stratégie quasi militaire. Pour Emmet Grogan, ou Kenny Wisdom selon les époques, c’est un jeu formateur.

Le texte qui déboule sans reprendre son souffle est une chronique vitesse V de la société, des sociétés, un récit de vie sans cesse accéléré comme si demain n’existe pas. La constante, c’est le sentiment de révolte vis-à-vis de l’injustice, des nantis, de l’autorité et des flics. Emmett Grogan a compris le système, ses contraintes… La taule, les voyages, les rencontres, les lectures, la drogue aiguisent sa conscience politique et son sens critique :

« Un de ces jours, on se rendra compte que vous avez toujours été conscients de ce que vous faisiez ou, plutôt, de ce que vous ne faisiez pas. Que vous saviez pertinemment que vous jetiez de la poudre aux yeux ! Et lorsque les gens en auront pris conscience, ils vous feront sauter, vous et vos boutiques, et toutes les banques où vous avez engrangé le fric que vous avez gagné sur leur dos ! Ils feront tout sauter ! Tout ! »

En 1966, il fonde à San Francisco avec quelques amis le groupe des Diggers, qui tranche radicalement avec les idées et les gourous de l’époque. Rejet de la propriété, du consumérisme, des porte-paroles, de l’État… To dig, c’est creuser, et voilà que germe l’idée d’une ville libre, une organisation et des structures sans chef.

Les Diggers, c’est une expérimentation sociale, un combat politique, une utopie, certainement une révolution.


Bob Dylan, Like a Rolling Stone


Tout peut changer

Capitalisme et changement climatique

Naomi Klein (LUX)

Notre modèle économique est en guerre contre la vie sur terre. Au-delà de la crise écologique, c’est bien une crise existentielle qui est en jeu — celle d’une humanité défendant à corps perdu un mode de vie qui la mène à sa perte. Pourtant, prise à rebours, cette crise pourrait bien ouvrir la voie à une transformation sociale radicale susceptible de faire advenir un monde non seulement habitable, mais aussi plus juste.

On nous a dit que le marché allait nous sauver, alors que notre dépendance au profit et à la croissance nous fait sombrer chaque jour davantage. On nous a dit qu’il était impossible de sortir des combustibles fossiles, alors que nous savons exactement comment nous y prendre — il suffit d’enfreindre toutes les règles du libre marché : brider le pouvoir des entreprises, reconstruire les économies locales et refonder nos démocraties. On nous a dit également que l’humanité était par trop avide pour relever un tel défi. En fait, partout dans le monde, des luttes contre l’extraction effrénée des ressources ont déjà abouti et posé les jalons de l’économie à venir.

Naomi Klein soutient ici que le changement climatique est un appel à la prise de conscience, un message livré dans la langue des incendies, des inondations, des tempêtes et des sécheresses.

Nous n’avons plus beaucoup de temps devant nous. 
L’alternative est simple : changer... Ou disparaître.


BO Timbuktu


Voir son steak comme un animal mort

Véganisme et psychologie morale

Martin Gibert (LUX)

La plupart des gens désirent le bien des animaux. Mais voilà : ils aiment aussi leur steak. C’est ce qu’on appelle le paradoxe de la viande. Nous ne voulons pas voir que ce que nous mangeons, c’est de l’animal mort.

De plus en plus de chercheurs expliquent ce phénomène de « dissonance cognitive » par des pratiques sociales et des croyances qui visent précisément à occulter la souffrance animale. Tout converge pour nous convaincre, depuis l’enfance, qu’il est normal, naturel et nécessaire de consommer des produits d’origine animale. Pourtant, dans les faits, rien n’est moins vrai — tant du point de vue de la santé que de l’éthique animale et environnementale.
Dans cet essai, Martin Gibert propose une synthèse des débats contemporains sur le paradoxe de la viande et présente le véganisme, un mouvement qui lutte pour la justice animale et environnementale.


Refugees of rap, Haram


Être ouragans

Écrits de la dissidence

Georges Lapierre (L’Insomniaque)

« Soyons ouragans », clament les Indiens du Chiapas, du Guerrero et de l’Oaxaca d’un si proche et si lointain Mexique, et que les forces de la Terre-Mère se déchaînent ! Face aux dévastations inouïes que cause la prétendue civilisation, nous serons de toutes les tempêtes qui la renverront à son néant. Être ouragans comprend trois livres qui interrogent : comment saisir notre présent, cette réalité fuyante, à la fois inédite et trop familière pour être connue ? L’auteur prend le parti de la dissidence pour proposer une mise en perspective légèrement décalée de notre époque.

Dans le premier livre, intitulé De la réalité et des représentations que nous en avons, l’auteur critique deux concepts propres à la représentation occidentale du monde et de l’être, celui de nature et celui d’individu. Le deuxième livre comprend Six thèses pour une brève histoire du capitalisme des origines à nos jours : ou comment les marchands de l’Occident chrétien ont réussi à s’émanciper de la tutelle des États théocratiques pour imposer un point de vue unique et pauvre sur le monde et l’être humain.

Le troisième livre, L’expérience mexicaine, se présente comme une chronique des temps présents : il évoque la résistance au jour le jour que les peuples du Mexique opposent à l’avancée du monde marchand.