Her Job de Nikos Labôt. The Reports on Sarah and Saleem de Muayad Alayan. Dieu existe, son nom est Petrunya de Teona Strugar Mitevska. Tremblements de Jayro Bustamante. Lettre à Inger de Lucia Castrillon. Quand nous étions sorcières de Nietzchka Keene. Albert Camus, journaliste Reporter à Alger, éditorialiste à Paris Maria Santos-Sainz (éditions Apogée)

dimanche 5 mai 2019
par  CP
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Her Job
Film de Nikos Labot (1er mai 2019)

Rencontre avec Nikos Labôt et Marisha Triantafyllidou

Dieu existe, son nom est Petrunya
Film de Teona Strugar Mitevska (1er mai 2019)

Tremblements
Film de Jayro Bustamante (1er mai 2019)

Entretien avec le réalisateur

Lettre à Inger
Film de Lucia Castrillon (1er mai 2019)

The Reports on Sarah & Saleem
Film de Muayad Alayan (8 mai 2019)

Quand nous étions sorcières
Film de Nietzchka Keene (8 mai 2019/copie restaurée)

Albert Camus, journaliste
Reporter à Alger, éditorialiste à Paris

Maria Santos-Sainz (éditions Apogée)

Pour commencer cette émission, nous parlerons du livre de Maria Santos-Sainz, Albert Camus, journaliste. Reporter à Alger, éditorialiste à Paris, paru aux éditions Apogée. Le livre propose un choix d’articles et de reportages réalisés par Albert Camus, ce qui est une manière de revenir sur le rôle de journaliste qui consiste, selon Camus, « à apporter des idées et des réflexions approfondies qui permettent le débat démocratique. » Or, il semble bien loin le temps de la réflexion et encore plus celui de l’autocritique journalistique lorsque nous sommes confronté.es ces temps-ci à un flot continu d’informations, faisant assaut de mensonges et de propagande pour le pouvoir, sans, bien entendu, vérifier la véracité des faits, ni être sur le terrain. Il faut de plus en plus vendre de l’image sensationnelle et faire trembler en agitant le chaos comme l’unique alternative à la répression, de cette façon, les « états d’urgence » et autres « lois anti-casseurs » peuvent être votées sans débats ni analyses.

La critique du journalisme d’alors est peut-être encore plus juste aujourd’hui concernant les réflexions nécessaires sur la déontologie des médias. Camus souligne que pour la couverture d’un événement, il faut aller sur le terrain et il évoque aussi les « dangers de la vitesse de l’information » : « La conception que la presse française se fait de l’information pourrait être meilleure, nous l’avons déjà dit. On veut informer vite au lieu d’informer bien. La vérité n’y gagne pas ». Quant aux rumeurs et aux fausses informations, Camus est là dessus tout aussi clair : « Qu’on nous laisse plaider encore en faveur d’une information sérieuse. Nous n’avons que faire des dépêches probables ou des suppositions mystérieuses. »

Ces extraits sont empruntés au livre de Maria Santos-Sainz, Albert Camus, journaliste. Reporter à Alger, éditorialiste à Paris, paru aux éditions Apogée. Dans cet ouvrage, et en particulier dans le chapitre 5 intitulé Réflexions sur le journalisme, les analyses sur les médias à travers les textes de Camus, montrent à quel point les dérapages médiatiques sont, aujourd’hui, graves et alarmants. En effet, le passage à la trappe des violences policières, la volonté du gouvernement de jouer sur la peur pour que la population taise ses désaccords sont la démonstration d’une dérive flagrante vers un État policier.

Her Job
Film de Nikos Labot (1er mai 2019)

Rencontre avec Nikos Labôt et Marisha Triantafyllidou

Her Job ou l’histoire d’une femme simple, invisible, comme il en existe des milliers dans nos sociétés patriarcales. Inspiré du récit véridique d’une femme illettrée et sans qualification professionnelle, le film suit son évolution lorsqu’elle doit, pour la première fois, chercher du travail pour aider sa famille. Athènes aujourd’hui. Panayiota est femme au foyer, elle a épousé son mari très jeune et est passée de la domination paternelle à celle de son mari.
Mais crise oblige, Panayiota, se retrouve pour la première fois de sa vie, sur le marché du travail et passe ainsi de la dépendance maritale à celle d’un petit chef. Celui-ci, responsable d’une entreprise de nettoyage, dirige son équipe de femmes avec la logique du système, autrement dit «  je prends, je m’en sers et je jette ». Panayiota, docile, s’efforce d’être une « employée modèle », mais découvre peu à peu, malgré l’aliénation, et grâce à la solidarité entre les femmes du service, une forme d’émancipation. Bon, il n’est pas encore question de révolution, ses premiers pas consistent à avoir une carte de crédit personnelle, de faire des cadeaux à ses enfants, d’apprendre à conduire et de sortir avec ses amies.

Mais c’est déjà prendre goût à l’autonomie, ce qui bouscule un peu le mari au foyer qui voit dans cette inversion des rôles, son statut lui échapper. « La famille de Panayiota est un parfait stéréotype de la famille grecque. Kostas, son mari, ne supporte pas d’être sans emploi alors que sa femme en a décroché un. Il sait que toute la famille a besoin de cet argent, et que sa femme travaille pour subvenir à leurs besoins. Je voulais [explique le réalisateur] être juste vis-à-vis de ce personnage. Ce n’est pas qu’un macho, c’est un type fragile et préoccupé. C’est aussi une victime. »

Comment transcrire l’évolution de Panayiota au cinéma, dans un temps relativement court, alors qu’il s’agit à long terme d’un profond bouleversement ? Tout est dans le travail de Nikos Labôt avec sa comédienne, Marisha Triantafyllidou, dans la manière de s’exprimer, la gestuelle hésitante et petit à petit plus assurée, les gros plans guettant les nuances du caractère de la jeune femme dans le décor social de la crise, de ses conséquences. Le nouveau centre commercial est, de ce point de vue, caractéristique et obscène dans le contexte social de la Grèce, entre luxe et femmes invisibles qui en sont les domestiques. Ce décor très dépouillé, froid, technique et très graphique en accentue l’inhumanité : « Le monde s’écroule et les magasins poussent comme des champignons. »

Panayiota n’a pas de conscience politique, elle n’analyse pas ce qui se passe, elle subit, pourtant, lorsque qu’elle est remerciée avec condescendance, elle se révolte pour la première fois, mais le « responsable », surpris par sa réaction, a le dernier mot : « votre contrat prend fin. Vous avez signé ». Le film nous apprend beaucoup sur les conditions de travail dans les entreprises de nettoyage, notamment sur les contrats pour décharger l’employeur et profiter de la naïveté du personnel, traité comme une variable d’ajustement. « Le travail au sein des entreprises d’entretien gérées par des compagnies privées est terrible. Pendant la crise, c’est allé en empirant [ajoute Nikos Labot]. J’ai rencontré plusieurs travailleurs dans ce milieu, à qui j’ai fait lire le scénario. Ces histoires d’exploitation sont connues de tous, on peut les lire dans les journaux. Certains essaient de se battre, à l’image des deux syndicalistes avec lesquelles travaille Panayiota. Beaucoup restent silencieux face à la menace bien réelle de se faire virer s’ils bougent une oreille. Et comment nourrir sa famille si plus de salaire ? »

Her Job de Nikos Labôt, que l’on peut voir depuis le 1er mai , est un film très puissant sur ces femmes invisibles. En même temps, le personnage de Panayiota et son évolution portent en soi un espoir.

Un autre film est sorti le 1er mai, il s’agit de Lettre à Inger. Une histoire d’engagement de Lucia Castrillon.

Le film est sur l’une des premières femmes productrices de documentaires en France. Inger Servolin fonde en 1968 la coopérative Slon devenue Iskra en 1973. Ses films constituent une part essentielle du patrimoine documentaire français.
Inger a ouvert la voie à un cinéma militant avec une exigence artistique constante. Avec Chris Marker, avec ceux et celles qui les entouraient, Inger a joué un rôle-clef dans la création d’un nouveau cinéma, libre, indépendant, engagé, au cœur de la société et sans concession. Du manque de moyens, elle a donné l’occasion d’expérimenter des formes de production et de partage, avec une incroyable liberté. De même, sans trahir ses principes, elle a su résister à tout formatage et « jongler  » avec les contraintes de la coproduction.

« Lorsque je regarde les films de SLON-ISKRA [confie la réalisatrice], je perçois les traces d’une ligne éditoriale sans faille : mouvements sociaux, travail, immigration, condition des femmes, guerre, répression. Ce stock, on peut en faire l’inventaire, mais ce qui en a permis la constitution n’est pas comptabilisable. Ce ne sont pas seulement des images qu’Inger a contribué à fabriquer, à travers son parcours et son œuvre, c’est un discours qui s’est constitué et, bien qu’il n’y ait pas de productrice sans réalisateur, c’est le discours d’une femme. »

Sur le cinéma documentaire de l’époque 1960-70, Lucia Castrillon ajoute : « J’ai pas mal regardé le cinéma militant, ouvrier, du moins de cette époque-là, et c’est là que j’ai compris l’importance de Chris Marker. Je suis à chaque fois touchée par la vitalité de son discours, par l’ouverture de son analyse. La vision politique de Marker dans ses films reste aujourd’hui très présente. Suite à mai 1968, beaucoup de groupes de cinéma politique se sont formés. Comme le raconte Pierre Camus dans le film, chaque parti, chaque syndicat avait le sien. Mais ça durait trois mois, un an, quatre ans maximum, comme le groupe Dziga Vertov. La coopérative Slon (Société pour le Lancement d’Oeuvres Nouvelles) fondée par Inger, devenue Iskra en 1973 (Image, Son, Kinescope, Réalisation, Audiovisuelle), est l’une des seules qui existe encore. »

Inger Servolin « a vu le monde changer et beaucoup d’espérances mises à mal, mais elle garde une ligne exigeante et des convictions profondes. Elle a su mettre en jeu son désir, ni de manière narcissique, ni dans une posture sacrificielle, pour rendre possible un cinéma auquel elle croit. Elle est la mémoire vivante d’un documentaire réinventé. » Et ce film lui donne la place qui est la sienne dans l’histoire du cinéma.
Lettre à Inger. Une histoire d’engagement de Lucia Castrillon est en salles depuis le 1er mai.

Dieu existe, son nom est Petrunya
Film de Teona Strugar Mitevska (1er mai 2019)


Dieu existe, son nom est Petrunya de Teona Strugar Mitevska (1er mai 2019)
Situé à Stip, en Macédoine, le film démarre sur l’image très graphique d’un sol bleu rayé de noir, sur l’un de ces traits se tient une jeune femme, Petrunya. Elle cherche du travail depuis un certain temps dans sa ville, mais voilà, elle est historienne et sans doute trop éduquée et pas assez « souple » pour encaisser la condescendance d’employeurs potentiels, ni rire aux allusions salaces faites à son sujet.

C’est le matin, Petrunya se prépare à contrecœur pour se rendre à un entretien d’embauche dans une entreprise de confection. Rien à voir avec son cursus, mais bon, il faut bosser et elle est au chômage depuis trop longtemps. Elle imagine par avance l’issue de l’entretien et, à sa mère, qui lui conseille de sourire et de faire profil bas pour se faire embaucher, elle lance en forme de bravade agacée : « je suis belle, mais grosse, c’est ça maman ? Je suis sortie de ton vagin. Je sais, la vie n’est pas un conte de fées. Et j’ai un diplôme en histoire. »
L’entretien confirme les craintes de Petrunya. L’homme, dans son bocal de verre au milieu de ses ouvrières, est frustre, grossier et lui dit en conclusion de leur rencontre, « tu n’as pas d’expérience et en plus tu es moche et je ne te baiserais même pas. » Fin de l’entretien. Petrunya, humiliée et ulcérée, rentre chez elle.

Sur le chemin du retour, elle croise une cérémonie — tradition, tradition ! — qui veut que chaque année pour l’Épiphanie, un prêtre orthodoxe lance une croix de bois dans la rivière où des centaines d’hommes plongent pour la récupérer, la croix étant supposée porter chance et prospérité pendant un an. Sans réfléchir, Petrunya plonge dans l’eau glacée et s’empare de la croix, au grand dam des autres concurrents, furieux, d’autant que le rituel est évidemment réservé aux hommes. Tout le monde a été témoin de la scène, impossible de nier que Petrunya a été la première à saisir la croix et elle n’a aucune envie de s’en dessaisir.

« Toutes les sociétés patriarcales sont conçues pour conforter la domination masculine [explique la réalisatrice], le statut et l’espace social des femmes y sont déterminés par les hommes, donc chaque fois qu’un film traite de près ou de loin du soi-disant “deuxième sexe”, il est nécessairement féministe. Tout film dont le personnage principal est une femme, ou qui traite son sujet sans se conformer aux rôles traditionnels est un film féministe. J’ai du mal à imaginer être une femme et ne pas être féministe. Le féminisme n’est pas une maladie, il ne faut pas en avoir peur. L’égalité, la justice et l’équité sont au cœur même de son idéologie. » Cependant, s’opposer à un diktat patriarcal et religieux n’est pas aisé, et Petrunya en fait rapidement l’expérience. La situation qu’habituellement elle subit, le manque d’autonomie, la raideur d’une société dominée par la religion et le machisme, et dans le cas présent, l’interdiction aux femmes de participer au lancer de croix, c’est le détail de trop qui renforce sa détermination et met un comble à sa révolte. Non, elle ne rendra pas la croix. Elle l’a gagnée, elle la garde et refuse de se conformer aux codes sociaux imposés aux femmes.

Tout le monde va jouer de sa pression, sa mère, le commissaire de police, le prêtre, vont passer du sermon à la menace. Petrunya a commis un acte blasphématoire et a violé les règles. Mais elle tient bon. Au commissariat, le prêtre reconnaît, « on ne peut pas t’obliger à rendre la croix », certes, mais la rendre calmerait les esprits, lui dit-il, pour l’amadouer. Car, aux portes du commissariat, les hommes frustrés commencent à manifester. Alertée, une équipe de la télévision locale débarque pour filmer l’événement. Le commissaire, après avoir insulté Petrunya, qui l’observe en silence, lui demande en dernier recours si elle est croyante : « Et vous, vous êtes gay ? » réplique-t-elle en ajoutant, « je ne suis pas obligée de vous répondre. Est-ce que je suis en état d’arrestation ? » Le commissaire, médusé, confie au prêtre : « je dois suivre la loi. Il faut mentir, sinon je dois la libérer. » Il ne s’attendait pas en effet à ce qu’une femme connaisse la loi et lui tienne tête. Et voilà qu’une seconde femme, la journaliste, déclare à l’antenne : « c’est de la discrimination contre les femmes. »
Avec le personnage de la journaliste, la réalisatrice aborde la question de la solidarité entre dominées et la nécessité d’être unies pour faire bouger les choses. Ce qui souligne-t-elle, « nous ramène à l’éternel dilemme entre féminisme individualiste et féminisme social. Je sais que beaucoup de gens ont un problème avec le mouvement #Me Too, en particulier avec son manque d’idéologie sous-jacente, mais s’il y a bien une chose qu’il nous a apprise, c’est que lorsque les idées sont relayées par un front uni, le changement est possible, et la SOLIDARITÉ est la clé. »

Lorsque, à l’entrée du commissariat, la manifestation tourne à l’émeute avec l’idée de lyncher la rebelle, un jeune flic dit à Petrunya : «  j’aurais aimé avoir ton courage ». Petrunya l’historienne (ce n’est sans doute pas un hasard), est une drôle de femme, dérangeante et déterminée, un grain de sable dans les rouages de la religion et du patriarcat.

Et si dieu était une femme… Et si, comme dans la chanson d’Hugues Aufray, elle était noire… Il y aurait là de quoi battre en brèche le patriarcat et les mentalités, non ?
Dieu existe, son nom est Petrunya de Teona Strugar Mitevska est au cinéma depuis le 1er mai 2019.

Tremblements
Film de Jayro Bustamante (1er mai 2019)


Tremblements est le récit d’un homme « gay et homophobe » à la fois, coincé entre un machisme omniprésent et des courants religieux évangélistes qui régissent la société guatémaltèque, sévissant également dans toute l’Amérique latine et dans une grande partie des États-Unis. « Les églises évangélistes ont pu prendre une telle importance au Guatemala à cause des carences même de l’État. Elles se sont souvent substituées à celui-ci pour assurer de nombreux services et une sorte d’unité sociale. »

Pablo, la quarantaine, est marié et a deux enfants. Il fait partie d’un milieu bourgeois, très encadré par la religion et les apparences. Lorsqu’il tombe amoureux de Francisco, c’est un véritable séisme pour lui et la famille. « J’ai honte, [dit-il] mais je me sens bien. » Mais sa famille n’accepte pas son choix de vivre. Elle voit dans son désir d’un autre homme, un péché, une malédiction, une possession, et fait appel à l’aide d’un pasteur, histoire de le soigner et de le remettre dans le « droit chemin ». Son épouse, Isa, lui demande : « Tu fais quelque chose pour guérir ? Je sais que tu n’es pas comme ça. Les enfants ont besoin d’une famille normale. J’ai honte quand tu me regardes. Le tort que tu leur fais est irréparable. »

Très vite la pression sociale s’accentue, dénoncé, il est licencié. Il lui est interdit de voir ses enfants, car les avocats de la famille font l’amalgame entre homosexualité et pédophilie. Il lui est en fait quasi impossible « de vivre en dehors des préceptes religieux, de s’échapper du cadre admis par la majorité, de vivre selon ses propres règles et désirs. »

Finalement Pablo cède à la famille et rencontre le pasteur évangéliste qui se fait protecteur — « nous sommes de grands pêcheurs » — et qui le persuade d’accepter une thérapie, tandis que sa mère et des femmes de la communauté religieuse prient pour « sauver » son fils. Les séances prennent des allures d’exorcisme, elles psalmodient : « Éloigne le démon de son corps ». Mais ce qui est le plus frappant, c’est que la famille est animée de bonnes intentions et est convaincue d’aider Pablo, l’homosexualité étant considérée comme une maladie.

Pablo suit donc une thérapie de groupe, qui paraît complètement invraisemblable, et pourtant c’est une pratique courante… La cure comprend des prières, le vœu de silence et d’abstinence, la lutte physique — « vous êtes des hommes. Vous n’êtes pas des pédés ! » — des douches sous le contrôle vigilant de la pasteure. « La conversion va jusqu’à la castration chimique en plus de l’enseignement religieux, du coaching sur la masculinité et d’un régime alimentaire spécial ».

Un véritable lavage de cerveau tout à fait payant puisque Pablo quitte son appartement en ville, s’excuse auprès des siens et travaille au sein de l’église. Il est comme lobotomisé et littéralement hanté par la religion.

Tremblements de Jayro Bustamante est un film politique, impressionnant et donne à réfléchir sur la main mise des évangélistes en Amérique du Sud, aux États-Unis… En Afrique aussi…
Tremblements de Jayro Bustamante est à voir au cinéma depuis le 1er mai.

The Reports on Sarah & Saleem
Film de Muayad Alayan (8 mai 2019)


Il est tout d’abord important de parler des conditions de tournage rencontrées par un réalisateur palestinien. Récit de Muayad Alayan :
« Le plan de tournage était divisé en trois : filmer dans l’Est de Jérusalem, c’est-à-dire dans la partie palestinienne ; filmer dans la partie Ouest et israélienne de la ville ; filmer enfin dans les territoires palestiniens, c’est-à-dire derrière le mur. Cela s’appelle la section A et cette section est sous le contrôle des autorités palestiniennes. En tant que production palestinienne, on ne pouvait pas avoir d’autorisations de la part des Israéliens pour tourner à Jérusalem. C’était impensable. C’est pourquoi nous avons tourné la scène d’arrestation à Bethléem, dans un quartier qui ressemble à l’Est de Jérusalem.

Nous avions obtenu toutes les autorisations des services de renseignements, du ministère de la culture, de la police. Mais à cause de toutes les voitures et de nos armes factices, la police palestinienne, qui avait bloqué les rues pour nous, est revenue une heure plus tard pour nous avertir que les Israéliens posaient des questions à notre sujet. Ils ne croyaient pas que nous étions en train de tourner un film. Selon les accords de paix d’Oslo, si l’armée israélienne veut procéder à une arrestation dans les territoires palestiniens, la police palestinienne doit évacuer les lieux. C’est ce que stipule la Loi. Donc ils sont partis en nous souhaitant bonne chance et vingt minutes plus tard, dix jeeps militaires et environ 80 à 100 soldats israéliens en sont descendus. Ils m’ont emmené avec mon producteur exécutif sur leur base militaire. Ils ont réquisitionné notre voiture, des accessoires du film comme des insignes de policiers factices. Nous avons été interrogés pendant des heures car ils pensaient que nous avions volé la voiture.

Ils se sont beaucoup intéressés au directeur artistique qui avait, à l’évidence, fait du bon boulot et qui travaille tout le temps à Tel Aviv. Ils nous ont affirmé que même si nous nous trouvions dans la partie palestinienne, nous ne pouvions pas tourner sans leur permission, ce qui est faux.

Dans le voisinage où nous avions pris des figurants, tout le monde était très perturbé. Une heure avant nous étions en train de filmer une arrestation et une heure plus tard, c’est nous qui étions arrêtés ! J’étais très inquiet car j’avais une caméra louée auprès d’une société mexicaine, un chef opérateur allemand, des techniciens palestiniens. Je ne savais pas ce qu’ils allaient faire : les arrêter, les expulser, emporter le matériel ? C’était très angoissant. Quand vous faites un film en Palestine, vous ne savez jamais si vous le finirez. À Jérusalem-Ouest, nous avons fait profil bas et fait en sorte de ressembler à une petite équipe de documentaristes. Nous ne pouvions pas être tous ensemble pour ne pas attirer l’attention. Sivane [la comédienne qui interprète Sarah] a été interpellée à plusieurs reprises par des Israéliens qui lui demandaient ce qu’elle faisait avec un groupe de Palestiniens et plusieurs disputes ont éclaté. D’autre part, quand on a tourné à Jérusalem-Est en juillet 2017, des combats ont éclaté car le gouvernement israélien avait décidé de mettre des machines à rayons X devant les mosquées.

On nous a retiré à ce moment-là toutes nos autorisations. Nous ne savions jamais si nous pourrions nous tenir au plan de tournage journalier. Des gens se faisaient tuer, il y avait plein d’enterrements dans la ville. Il n’y a que la nuit où je pouvais me mettre en quête d’un décor pour le lendemain et envisager des alternatives. Malgré tous ces désagréments, je maintiens qu’il était important de faire un film palestinien à Jérusalem même. »

The Reports on Sarah et Saleem met en scène une histoire simple et somme toute ordinaire : une jeune femme israélienne a une aventure extraconjugale avec un Palestinien israélien. La femme de Saleem, Busan, attend un enfant et poursuit ses études. Saleem est livreur dans une pâtisserie et fait des petits boulots, Sarah tient un café à Jérusalem Ouest. Un détail important, Sarah est mariée à un officier israélien, David, chargé de la sécurité et des opérations dans les Territoires occupés.

À première vue, il n’y a rien de politique dans cette liaison. Mais l’affaire se complique lorsque les services secrets palestiniens, puis ceux des Israéliens s’en mêlent. Dans le contexte de l’occupation militaire, l’affaire tourne alors au règlement de comptes, mêlant politique, jalousie, paranoïa, racisme et même promotion professionnelle… Sarah devient une traître aux yeux des militaires israéliens et Saleem un manipulateur et un pourvoyeur de transfuges.

Comme le souligne le réalisateur, «  il est difficile de ne pas traiter de politique dans cette partie du monde. Ce contexte reste la toile de fond de mon histoire. Je n’aime pas faire des films qui illustrent ce dont parlent les médias. Je me concentre avant tout sur les personnages, pour les rendre authentiques. Je les confronte à de vrais problèmes. Je ne suis pas fan des super héros et des personnages de méchants. Je m’intéresse aux gens ordinaires qui, à cause de la politique, se retrouvent dans des situations absurdes. J’accorde une grande importance aux décisions que prennent les personnages quand ils traversent de telles épreuves. »

Finalement, ce sont les deux femmes, Busan et Sarah, qui, par leurs décisions, gardent leur dignité. Elles ne cèdent pas aux pressions sociales et à la paranoïa générale. Toutes deux affrontent également les conventions et refusent de se conformer au rôle qui leur est assigné. Deux très beaux portraits de femmes interprétées par Sivane Kretchner et Maisa Abd Elhadi, que l’on a déjà vue jouer dans Dégradé des frères Nasser et dans Personal Affairs de Maha Haj.
The Reports on Sarah & Saleem de Muayad Alayan sera dans les salles le 8 mai.

Quand nous étions sorcières de Nietzchka Keene (8 mai 2019/copie restaurée)

C’est un film inédit en France, qui fut tourné dans les incroyables paysages volcaniques d’Islande, en 1986-1987. Le décor renforce très certainement l’ambiance de la fable. Quand nous étions sorcières de Nietzchka Keene donne son premier rôle à la chanteuse Björk. Le film n’a pas été montré depuis trente ans et n’a été projeté qu’au festival de Sundance. Il vient d’être restauré et sort le 8 mai.

Le récit, en noir et blanc, est situé à la fin du Moyen-Âge. Après que leur mère ait été brûlée pour sorcellerie, Margit et sa sœur aînée Katia fuient dans les montagnes pour échapper au même sort. Elles trouvent refuge chez un paysan qui est veuf et élève seul son fils. Katia ne tarde pas à séduire le paysan, malgré l’hostilité de son jeune fils. Margit, interprétée par Björk, a des hallucinations et voit sa mère morte un peu partout. Consciente des manœuvres de séduction de sa sœur, elle se réfugie dans ses visions. Quand nous étions sorcières est un film magique qui n’est pas sans rappeler, par l’ambiance, à la fois naturaliste et onirique, et la beauté des images le cinéma de Bergman, notamment le mythique Septième Sceau.

Quand nous étions sorcières est une adaptation très libre du récit des frères Grimm, Le conte du genévrier. Le film sort le 8 mai.


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